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Les Mille et une Nuits à Vienne

Lyon
Vienne (Théâtre François Ponsard)
03/29/2026 -  
Johannes Brahms : Rhapsodies, opus 79
Franz Liszt : Etudes d’exécution transcendante, S. 139 : 11. « Harmonies du soir », 5. « Feux follets » & 10. «  Allegro agitato » – Berceuse, S. 174 – Rhapsodie hongroise n° 11, S. 244/11
Maurice Ravel : L’Enfant et les Sortilèges : « Five o’ clock Fox‑Trot fantaisie » (transcription Henri Gil‑Marchex)
Nikolaï Rimski-Korsakov : Shéhérazade, opus 35 (transcription Noack)

Florian Noack (piano)


F. Noack (© Danilo Floreani)


C’est avec plaisir qu’on retrouve le Théâtre François Ponsard de Vienne et ce nouveau rendez‑vous des « Dimanches musicaux » que proposent depuis quelques années une équipe enthousiaste menée par Xavier Rist. Ce joli théâtre à l’italienne du XVIIIe permet à tous les spectateurs de bien voir la scène et surtout de bien entendre, tant l’acoustique y est idéale pour le piano ou la musique de chambre. Et c’est assurément un privilège de pouvoir écouter dans d’aussi bonnes conditions un artiste tel que Florian Noack.


Il ne faut pas se fier aux apparences : sous ses dehors de gendre idéal et sa décontraction souriante, le pianiste belge est, on le sait, un virtuose aux moyens sans limites, un transcripteur d’une inventivité et d’une intelligence peu communes, et avant tout, un artiste des plus imaginatifs et singuliers. En témoigne le succès de ses enregistrements depuis quelques années, avec la redécouverte de répertoires négligés (Lyapounov), un récital thématique astucieux (« Album d’un voyageur »), des transcriptions étourdissantes (albums russe et « I wanna be like you »), une évocation ébouriffante des Années folles (voir ici), sans oublier un album Prokofiev plus classique, mais passionnant. Si un précédent récital lyonnais l’avait montré handicapé par un fâcheux dispositif scénique dont il n’était nullement responsable, mais qui nuisait à l’écoute, c’est donc avec beaucoup d’attentes que l’on descend la vallée du Rhône pour l’entendre à nouveau.


Construire un programme qui mette en valeur ses qualités et qui raconte une histoire est un aspect essentiel du métier d’interprète. Celui de Florian Noack est d’emblée une réussite, puisqu’il permet d’une part de se confronter au grand répertoire incarné par Brahms et Liszt, figures antithétiques du piano romantique, et d’autre part, de défendre sur scène cet art de la transcription si bien illustré au disque. Et de fait, les pièces de cet ensemble a priori éclectiques s’éclairent et s’enrichissent les unes les autres, par des rapprochements auxquels seul Noack pouvait songer et dans une progression savante, qui culmine avec sa flamboyante adaptation de Shéhérazade.


Florian Noack est un virtuose qui n’a peur de rien, pas même de se mettre en doigts avec les deux Rhapsodies opus 79 de Brahms. Dans ce diptyque de transition entre les œuvres épiques de la jeunesse et les teintes automnales des derniers opus, il fait le choix de regarder résolument vers l’avenir : jouées dans une touche fluide et tempérée, en gommant les arêtes et en atténuant les ruptures de ton, sans duretés ni démonstrations, ces rhapsodies sont finalement peu rhapsodiques, plus proches des « berceuses de [nos] douleurs » tardives que de la fureur des Ballades, de l’épanchement mélodique et sentimental plus que de la narrativité légendaire. Si elles manquent un peu de fièvre, et si les basses pourraient gronder davantage, la main droite est absolument superbe, avec des instants de pure magie sonore dans les passages les plus lyriques.


Ce n’est pas faire injure à Florian Noack que de dire que son interprétation de Liszt manque encore un peu de de décantation. Certes, sa maîtrise instrumentale est admirable et sans défauts, mais c’est peut‑être justement là le problème. C’est par les chemins les plus escarpés et périlleux qu’on atteint l’ivresse des sommets de la poésie lisztienne ; mais la technique de Noack est telle qu’il enjambe en toute aisance les précipices qui s’ouvrent sous les doigts de l’interprète en quête de l’« exécution transcendante ». Si le funambule impressionne par l’agilité avec laquelle il timbre « Feux follets », il peine à nous conduire à l’extase dans « Harmonies du soir » et à porter le feu dans l’Etude n° 10, dite « Appassionata ». Cela viendra avec le temps, en laissant la sonorité s’épanouir, les traits se creuser et s’amplifier, les phrasés se calquer encore davantage sur la respiration musicale. Son détachement et son acuité font en revanche merveille dans la Berceuse, qui, en son dépouillement et sa modernité harmonique, sonne presque comme une page de Satie, tandis que son approche volontairement distanciée de la Onzième Rhapsodie hongroise est des plus convaincantes. Ici, la virtuosité se suffit à elle‑même pour produire son effet, auquel s’ajoute, grâce à ce maître du rythme et du swing, une touche bienvenue d’humour décalée et de chic.


Dans ce programme où les morceaux s’enchaînent presque sans interruption, la juxtaposition de la Rhapsodie hongroise et du Fox‑trot de Ravel arrangé par Gil‑Marchex est surprenante, mais plaisante, ce qui est sans doute voulu de la part d’un malicieux compatriote de René Magritte ou Henri Michaux. Là aussi, on admire la précision d’horloger et le raffinement sonore, et on savoure la capacité à assembler les éléments disparates de la pièce par le biais de la poésie et de l’humour.


Place, pour finir, à la plus impressionnante des transcriptions réalisées par Florian Noack, la célèbre Shéhérazade de Rimski‑Korsakov. Captivante au disque, cette adaptation l’est encore plus dans la magie du concert. Ici, le virtuose-arrangeur est pleinement à son affaire, sa palette sonore s’élargit encore pour parer le piano de toutes les couleurs de l’orchestre et mener le discours d’une main de maître au fil des récits enchanteurs de l’héroïne. Si les aigus du piano sont parfois mis à mal par la fougue de l’interprète et se perdent tantôt dans la richesse des textures, les thèmes mélodiques se succèdent dans un chatoiement éblouissant et emmène l’auditeur dans un pays féerique, à mi‑chemin de l’Orient des Mille et une Nuits et de la Sainte Russie.


Après tant de sortilèges musicaux, le bis ramène à plus de simplicité, mais à non moins de science, avec deux extraits de la Danserye du musicien flamand de la Renaissance Tielman Susato, dont l’arrangement figurait également sur l’album « I wanna be like you ». Dans leur sobriété mélodique habilement ajustée au pianisme intense de l’interprète, « Pour quoy » et « Dont vient cela » permettent de prendre congé avec élégance de cet artiste à nul autre pareil.



François Anselmini

 

 

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