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Un gars du Pacifique

Strasbourg
Opéra national du Rhin
03/16/2026 -  
Mélodies et airs d’opéra de Gabriel Fauré, Jules Massenet, Henri Duparc, Charles Gounod, Francesco Paolo Tosti, Francesco Cilea, Alfredo Catalani, Gaetano Donizetti et Amilcare Ponchielli
Pene Pati (ténor), Mathieu Pordoy (piano)


P. Pati (© Capucine de Chocqueuse)


Les îles Samoa, vous connaissez ? Situées au cœur du Pacifique Sud, à mi‑chemin entre Hawaï et la Nouvelle‑Zélande, elles font partie de ces archipels dont on sait vaguement qu’ils existent, sans très bien savoir où les situer sur une carte. Végétation luxuriante, plages de sable blanc, récifs coralliens, chaleur tropicale : un monde insulaire à ce point éloigné du nôtre qu’il se trouve littéralement de l’autre côté de la ligne de changement de date, frontière invisible mais réelle qui sépare aujourd’hui d’hier...


C’est précisément de ces îles que nous vient Pene Pati, né en 1988 à Apia, capitale des Samoa, dans une famille de musiciens. Un père ténor amateur, qui chantait en s’accompagnant à la guitare, un frère, Amitai Pati, également ténor d’opéra... Interviewé dans les colonnes d’Opéra Magazine, Pene Pati s’amusait modestement de ces particularismes d’origine : « C’est culturel. Tout le monde chante aux îles Samoa ! C’est notre manière de transmettre nos légendes, nos mythes, notre histoire. Mais nous n’avons pas de notation musicale. Tous nos airs s’apprennent à l’oreille. Je pense souvent que je ne suis qu’un chanteur parmi d’autres. Peut‑être n’ai‑je rien de spécial ! »


Toute la famille ayant émigré à Auckland dès 1989, c’est en Nouvelle‑Zélande que Pene Pati grandit. « Dans mon lycée, on ne pouvait pas jouer au rugby, à moins d’être inscrit à la chorale. C’était une initiative formidable, qui me semblait évidemment stupide quand j’étais jeune. Mais plus je m’y habituais, plus je la trouvais géniale. Je suis tombé amoureux de la musique et du chant. » Et s’en est suivie la très jolie carrière internationale à laquelle nous assistons aujourd’hui, notoriété sensible ce soir, où ce récital se déroule devant une salle comble.


Une affluence qui n’intimide jamais un artiste détendu, souriant, sans trac apparent, mais qui impressionne par ses facultés de concentration immédiate dès qu’il s’agit d’attaquer le vif du sujet. Un naturel encore plus sensible à l’heure des bis, quand après une très jolie mélodie irlandaise, The Last Rose of Summer – remarquée aussi par Felix Mendelssohn, qui lui a rendu hommage dans sa Fantaisie pour piano opus 15 –, Pene Pati se lance avec aplomb dans l’évocation de ses racines lointaines : d’abord un chant mélancolique, Le manu tagi e, qu’il accompagne lui‑même au piano, puis, a cappella, l’hymne maori Pōkarekare Ana, auquel il ose enchaîner une authentique Ka Mate, haka chanté et dansé en grimaçant dans la plus pure tradition All Blacks. Et quoi donc encore, après avoir copieusement tressauté et crié ? Eh bien, le « Pourquoi me réveiller », du Werther de Massenet !


Programme de toute façon généreux, première partie française, seconde italienne, qui permet d’apprécier les qualités d’élocution toujours idiomatiques de Pene Pati, dans des langues pourtant apprises tardivement. Début d’emblée exposé, avec le Fauré des trois mélodies du Poème d’un jour, chant fluide, joliment articulé, mais qui se crispe perceptiblement quand il s’agit d’aller chercher les deux la bémol aigus de « Rencontre ». Subtil et rêveur « Adieu », que Pene Pati réussit à terminer vraiment pp, comme écrit, note longuement tenue dans le masque, sans détimbrer, belle démonstration d’une technique de chant très naturelle, mais qui peut avoir ses zones de fragilité.


Bref passage à l’opéra ensuite, avec l’entrée de Werther, « O nature, pleine de grâce », où le ténor paraît un peu plus raide et tendu que lors de sa prise de rôle en concert l’an dernier, avant un retour à la mélodie avec trois beaux Duparc, « Sérénade florentine », « L’Invitation au voyage » et « Phidylé », où une certaine tendance à l’emphase, encore soulignée par de fréquents ralentissements dans l’accompagnement de Mathieu Pordoy, peut paraître inutile.


Cette première partie se conclut avec l’un des grands rôles de Pene Pati, le Roméo de Gounod, et une cavatine « Ah lève‑toi, soleil ! » que l’on espérait sans problème, mais qui surprend par quelques pertes de contrôle du souffle dans l’aigu, du moins quand il est amené par des phrases inconfortables. C’est le cas à deux reprises sur le si de « parais », et non sur l’intervalle final, qui monte à la même note par degrés, en majeur, avec cette fois un bel aigu lumineux, émis sans crispation et même vraiment filé piano. Bizarres, vraiment, ces défaillances de soutien, qui n’apparaissaient pas dans le premier récital discographique de Pene Pati (Warner), il y a seulement cinq ans.


Dans la partie italienne, c’est surtout « Cielo e mar » de La Gioconda dont on se souviendra, air difficile (Pene Pati éprouve spontanément le besoin de se signer d’une croix conjuratoire juste avant de commencer) et affronté avec cette technique toujours souple, qui ne prend rien en force, naturel dont les ténors à la voix plus charpentée sont incapables dans cet air. « Fra poco a me ricovero » de Lucia di Lammermoor est aussi un beau moment de bel canto, mais l’absence d’enrobage orchestral révèle trop la trame de la voix, par instants un peu élimée. Le Lamento de Federico de L’Arlésienne de Cilea manque un peu de slancio, mais reste digne. Et quatre mélodies de Tosti, musiques de charme, sont interprétées avec une véritable italianité.


« Il me reste à espérer que vous prendrez du plaisir à écouter un gars du Pacifique chanter des airs européens. » Pene Pati s’exprimait ainsi dans la préface de son premier disque. On le rassure : on a pris beaucoup de plaisir à cette soirée très sympathique, mais attention tout de même à la technique de chant, le naturel particulier de la vocalité polynésienne ne pouvant quand même pas servir de panacée.



Laurent Barthel

 

 

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