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Maudite réverbération Paris Asnières-sur-Oise (Abbaye de Royaumont) 03/15/2026 - Didier Rotella : Figures en demi‑teinte [1]
Claude Debussy : La Mer (transcription André Caplet) [2]
Georges Aperghis : Alter‑Face [3]
Maurice Ravel : La Valse [4] Wilhem Latchoumia [1‑4], Vanessa Wagner [2‑4], Ninon Hannecart-Ségal [1] (piano)
 V. Wagner, W. Latchoumia (© Stéphane Guy)
Les lieux de l’ancienne abbaye fondée par Louis IX, remarquablement restaurés, après un passé tumultueux, grâce à l’engagement de la fondation propriétaire, sont superbes. Le parc se prépare au printemps. Le temps est magnifique en ce dimanche après‑midi. Il n’y a pas trop de monde. Le programme du concert pour deux pianos est alléchant et original. Les artistes sont connus, le duo Latchoumia/Wagner ayant été repéré tant au disque qu’au concert comme étant un duo de caractère qui compte dans le paysage musical français. Tout semble réuni pour un magnifique moment, le concert étant donné d’une traite. Mais l’acoustique du réfectoire gothique retenu se révèle catastrophique.
La chose n’est pas trop frappante pour la création mondiale de Figures en demi‑teinte de Didier Rotella (né en 1982) interprétée par Wilhem Latchoumia et la jeune Ninon Hannecart-Ségal, artiste rémoise en résidence à la Fondation Royaumont. C’est une œuvre, commandée par la fondation, qui joue en effet sur les résonnances et les transformations de son grâce à de petits dispositifs électromagnétiques connus des guitaristes pop et disposés par le compositeur lui‑même préalablement dans les caisses des deux pianos placés tête‑bêche. Il y a une sorte de sifflement qui joue le rôle de basse continue, un peu comme chez Salvatore Sciarrino (Morte di Borromini). Les pianistes se lèvent pour manipuler les cordes ou déplacer les appareils. On entend alors les sons naturels des pianos et à d’autres moments leurs sons transformés, parfois proches du cymbalum. On pense assez naturellement aux sons métalliques de Mantra de Karlheinz Stockhausen, lequel utilisait d’autres moyens de transformation du son, ceux qui étaient à sa disposition à la fin des années soixante. L’œuvre débute sur les côtés graves des pianos, puis évolue vers les médiums et s’achèvent sur des fortissimos brutaux comme des bruits d’enclume séparés de silences impressionnants. L’œuvre est complexe mais singulière et d’un intérêt constant. Elle démultiplie les potentialités du piano. Son enregistrement devrait permettre, on l’espère, de la réécouter avec plaisir.
Après les saluts des pianistes, et du compositeur, les choses se dégradent malheureusement. Vanessa Wagner défend ardemment depuis quelque temps la transcription de La Mer de Claude Debussy (1862‑1918) réalisée, avec l’aval du compositeur, par son ami André Caplet (1878‑1925). Elle l’a démontré au disque avec son compère Wilhem Latchoumia. Mais là, la réverbération due aux ogives et aux murs de pierre rend l’œuvre complètement vaporeuse, brouillonne, et fait perdre la moindre nuance malgré tout le soin porté par les pianistes, notamment dans l’usage de la pédale forte. Tout paraît uniformément gris anthracite. C’est une tempête qui s’abat sur nos oreilles, à peine sauvée par la clarté des dernières mesures.
Alter-Face du compositeur d’origine grecque Georges Aperghis (né en 1945), à l’honneur cette année dans le cadre du Festival Présences, pâtit moins de l’acoustique. Il y a moins de martellements et le dialogue complice entre les deux artistes se perçoit mieux entre pianissimos et tintinnabulismes, lors d’un glissement progressif vers les aigus, avant un retour apaisé vers les médiums empreint de mystère.
Avec La Valse de Maurice Ravel (1875‑1937) qui achève le programme, on revient aux limites posées par les lieux. Alors que les artistes sont indéniablement de très fins musiciens et dominent techniquement ces pages exigeantes, c’est la guerre dès le début. On est sur le champ de bataille et ça tire dans tous les coins. Les lieux pousseraient normalement à la sérénité mais le ciel est envahi de missiles. La sècheresse et la distance ironique voulues par Ravel se dissolvent dans une œuvre devenue grossière.
Le talent des pianistes n’est pas en cause ; ils sont même remarquables. Les lieux ne sont tout simplement pas adaptés pour des concerts de piano.
Stéphane Guy
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