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L’art jusqu’au crime Zurich Opernhaus 02/15/2026 - et 18, 21, 25 février, 1er, 6*, 10 mars 2026 Paul Hindemith : Cardillac, opus 39 Gábor Bretz (Der Goldschmied Cardillac), Anett Fritsch (Die Tochter), Michael Laurenz (Der Offizier), Stanislav Vorobyov (Der Goldhändler), Sebastian Kohlhepp (Der Kavalier), Dorottya Láng (Die Dame), Brent Michael Smith (Der Führer der Prévôté), Stanislav Hnat (Der König)
Chor der Oper Zürich, Klaas‑Jan de Groot (préparation), Orchester der Oper Zürich, Fabio Luisi (direction musicale)
Kornél Mundruczó (mise en scène), Monika Korpa (décors), Elfried Roller (lumières), Kathrin Brunner, Kata Wéber (dramaturgie)
 (© Monika Rittershaus)
Cent ans après la création de l’ouvrage, l’Opernhaus de Zurich vient de présenter une nouvelle production captivante de Cardillac de Paul Hindemith, un thriller marquant le retour de ce chef‑d’œuvre néoclassique sur une scène lyrique suisse. L’ouvrage a été étrenné en 1926 à Dresde. Premier grand opéra de Hindemith, il marque son adhésion à la « nouvelle objectivité » (Neue Sachlichkeit) et s’éloigne de l’expressionnisme de ses débuts pour une structure rigoureuse, avant le tournant plus humaniste de Mathis der Maler. Bien qu’il existe une version révisée de 1952 (présentée pour la première fois à Zurich), c’est généralement la version originale de 1926, plus vigoureuse et radicale, qui est privilégiée du fait de son efficacité dramatique et de sa puissance expressive. La partition est divisée en trois actes et dix‑huit numéros distincts (airs, duos, chœurs, morceaux instrumentaux).
Inspiré par la nouvelle Das Fräulein von Scuderi (Mademoiselle de Scudéry) d’E.T.A. Hoffmann, l’opéra se déroule à Paris sous Louis XIV : Cardillac est un orfèvre de génie, tellement obsédé par ses créations qu’il ne peut s’en séparer. Il assassine systématiquement chaque client ayant acheté l’un de ses bijoux pour récupérer son œuvre. Finalement confondu, il refuse de se repentir, préférant mourir sous les coups de la foule plutôt que de renier son lien sacré avec ses objets. Une telle intrigue pose bien évidemment des questions passionnantes sur la place de l’art dans la société : à qui appartiennent les œuvres des artistes ? A leur créateur ou aux personnes qui les ont achetées, au public qui assiste à des spectacles ou à la société en général ? Un riche collectionneur qui aurait acquis un tableau de maître pourrait‑il décider de se faire enterrer avec lui ? Bref, l’opéra est un art toujours bien vivant et interpellant, qui continue de passionner un large public, n’en déplaise à Timothée Chalamet !
Le metteur en scène hongrois Kornél Mundruczó a transposé l’intrigue dans l’univers aseptisé d’un centre commercial de luxe d’aujourd’hui. Un décor monumental et clinquant de Monika Korpa, sur deux étages traversés par un ascenseur, figure un lieu où l’objet d’art est réduit à un simple produit. Cardillac n’est plus seulement un orfèvre, mais un créateur prisonnier d’un système de consommation effrénée. Fidèle à son style cinématographique, Kornél Mundruczó traite l’opéra comme un thriller psychologique, explorant la frontière entre génie artistique et pathologie clinique. D’ailleurs, Cardillac enfile un masque à la Fantômas pour commettre ses meurtres. A la fin de l’opéra, le metteur en scène refuse toute dimension héroïque ou sacrée à la mort de l’orfèvre : son cadavre est recouvert d’or et exposé à la foule comme une ultime marchandise, transformant le créateur en l’objet même de son obsession. Le traitement du chœur est intéressant aussi, car il est vu ici comme une foule avide et anonyme, symbole d’une société qui ne jure que par le glamour et le luxe, au mépris de toute moralité.
Le plateau vocal est dominé par le splendide Cardillac de Gábor Bretz, dont la voix sombre et puissante lui confère non seulement une autorité naturelle et une belle prestance, mais aussi une vulnérabilité psychologique allant jusqu’à l’obsession. Sa prestation culmine dans son grand monologue, un moment fort qui révèle sa personnalité complexe, ainsi que dans ses duos avec sa fille, qui soulignent son incapacité à aimer autre chose que ses propres créations. Sa fille, justement, est interprétée par une Anett Fritsch incarnant à merveille un personnage déchiré par un conflit de loyauté. Sa voix claire et lumineuse s’élève au-dessus de l’orchestration dense de Hindemith, tout en traduisant une fragilité émotionnelle face à l’emprise de son père. Dans le rôle de l’Officier, le ténor Michael Laurenz apporte une énergie vigoureuse et un timbre clair à l’amoureux, offrant ainsi un contrepoint à la noirceur de Cardillac. Le Marchand d’or de Stanislav Vorobyov livre une prestation caractérisée par un timbre particulièrement profond ; c’est lui qui soupçonne le premier la double vie de l’orfèvre, insufflant ainsi une dimension de suspense policier à l’intrigue. On ne saurait passer sous silence la Dame de la mezzo‑soprano Dorottya Láng pour son phrasé et sa projection exemplaires. Ancien directeur musical de l’Opernhaus de Zurich (2012‑2021), Fabio Luisi revient en tant qu’invité pour cette œuvre qu’il affectionne tout particulièrement. Il dirige l’orchestre maison avec énergie et précision, soulignant les textures transparentes et la rythmique mécanique de Hindemith. Sa lecture est analytique, en parfaite adéquation avec la « Neue Sachlichkeit » du compositeur, et évite tout sentimentalisme superflu. Par ailleurs, le maestro parvient à maintenir une transparence sonore malgré l’orchestration dense, permettant aux voix de percer les textures complexes de Hindemith. Une nouvelle production captivante sur toute la ligne.
Claudio Poloni
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