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Une leçon de chant Zurich Tonhalle 02/22/2026 - Georges Bizet : Les Pêcheurs de perles : « Je crois entendre encore » – Carmen : « La fleur que tu m’avais jetée »
Henri Duparc : L’Invitation au voyage – Chanson triste – La Vie antérieure – Phidylé
Ernest Chausson : Poème de l’amour et de la mer, opus 19 : Interlude
Piotr Ilitch Tchaïkovski : Eugène Onéguine, opus 24 : « Kuda, kuda »
Giacomo Puccini : Mentìa l’avviso – Terra e mare – Sole e amore – Morire
Jules Massenet : Werther : « Pourquoi me réveiller »
Franz Liszt : Consolations : 3. Lento placido
Charles Trenet : Douce France
Joseph Kosma : Les Feuilles Mortes
Jacques Brel : Quand on n’a que l’amour Benjamin Bernheim (ténor), Edwige Herchenroder (piano)  B. Bernheim (© Julia Wesely)
Bien connue des mélomanes genevois, l’agence Cæcilia fait également venir à Zurich le gratin des musiciens, de Martha Argerich à Evgeny Kissin en passant par Renaud Capuçon, Piotr Anderszewski et, pour ce soir, Benjamin Bernheim.
Avant de commencer son récital, ce dernier montre ses talents de communicateur hors pair, prenant le micro dès son entrée en scène pour indiquer qu’il habite Zurich depuis une vingtaine d’années ou plus tard pour rappeler que le programme l’avait présenté comme chanteur français et avait omis de mentionner sa double nationalité franco‑ suisse, dont il manifeste une fierté non dissimulée. Plus touchant encore, il dédie l’air de Werther à la mémoire de José van Dam, disparu quelques jours plus tôt.
L’ouverture appelle néanmoins une légère réserve. « Je crois entendre encore » des Pêcheurs de perles, air exigeant entre tous, qui demande une voix immédiatement posée et un souffle long dès les premières mesures, n’est peut‑être pas le choix le plus heureux pour un début de récital. La voix n’est pas encore tout à fait en place, et certains changements de voix de poitrine et de tête manquent de la pleine aisance que l’on attendra par la suite.
Mais dès les mélodies de Duparc, tout se met en place et le concert prend son vrai envol avec un soin permanent apporté aux mots, cette attention aux couleurs et aux nuances les plus fines du texte. Le Duparc est superbe : Phidylé en particulier, où la ligne vocale se tend et s’apaise avec une aisance confondante, les piani tenus sans effort apparent et sans détimbrer. La diction est impeccable dans toutes les langues abordées, et les aigus éclatants, d’une puissance et d’un éclat remarquables, ne se font jamais au détriment du phrasé. En seconde partie, Puccini dégage une élégance toute particulière : les mélodies de jeunesse – Sole e amore, Morire – révèlent un artiste soucieux de la ligne bien plus que de l’effet. Les airs de Werther et de Lenski montrent la puissance du chanteur mais aussi une réelle capacité de caractérisation : la familiarité de la scène n’est pas loin.
La question se pose légitimement avec les chansons françaises en clôture. Un chanteur d’opéra abordant Trenet, Kosma ou Brel s’expose inévitablement à la comparaison avec des interprètes dont ces œuvres sont indissociables. Bernheim n’essaie pas de les imiter et c’est sa sagesse. Il prend le temps, joue avec le texte, bâtit chaque chanson de l’intérieur. Le résultat n’est pas pleinement convaincant dans tous les cas, mais le Quand on n’a que l’amour de Brel et la Douce France de Trenet fonctionnent remarquablement, portant une sincérité sans affectation.
La complicité avec Edwige Herchenroder au piano est manifeste : elle anticipe, respire avec le chanteur, colore chaque mélodie avec une discrétion et une musicalité remarquables. Son Interlude de Chausson, seule au piano, est un instant de repos et de découverte musicale.
Les bis confirment l’impression d’un artiste au sommet de ses moyens : « E lucevan le stelle » de Tosca avec un superbe phrasé et « Dein ist mein ganzes Herz » du Pays du sourire de Lehár, solaire, rayonnant, et déployé avec générosité.
La semaine dernière à Munich, c’était Alexandre Kantorow qui donnait une leçon de piano. Cette fois, c’est une leçon de chant que prodigue Benjamin Bernheim à Zurich.
Antoine Lévy-Leboyer
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