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Une nouvelle Jeanne d’Arc Paris Maison de la radio et de la musique 02/20/2026 - Chaya Czernowin : NO! A Lament for the Innocent [1]
Arthur Honegger : Jeanne d’Arc au bûcher, H. 99 [2] Sofia Jernberg [1], Keren Motseri [1], Vannina Santoni [2], Delphine Guévar [2] (sopranos), Judith Chemla (Jeanne), François Chattot (Frère Dominique), Flannan Obé, Adrien Gamba-Gontard (narrateurs), Julie Pasturaud (alto), Julien Behr (ténor), Damien Pass (basse), Emma Gergely (La mère aux tonneaux), Arnaud Vabois (Heurtebise), Anne‑Blanche Trillaud Ruggeri (Soliste de la Maîtrise)
Chœur de Radio France, Lionel Sow (chef de chœur), Maîtrise de Radio France, Sofi Jeannin (cheffe de chœur), Philharmonique de Radio France, Anna Sulkowska-Migon [1], Alan Gilbert [1, 2] (direction)
Irène Bonnaud (dramaturgie)
 A. Gilbert (© Marco Borggrev)
L’oratorio Jeanne d’Arc au Bûcher d’Honegger sur un texte de Paul Claudel serait‑il à la mode ? Après Kazuki Yamada en 2015 et Alain Altinoglu en décembre 2024, voici les forces de Radio France qui s’attaquent au chef‑d’œuvre d’Honegger. Au pupitre ce soir, le chef américain Alan Gilbert, un familier de la pièce, qu’il déjà donnée à New York en 2015 quand il était directeur musical et aussi en 2024 à Berlin pour une reprise du spectacle de Côme de Bellescize avec Marion Cotillard qui a beaucoup tourné de par le monde.
Mais ce concert débutait, un peu curieusement il faut bien le dire, par la création française de NO! A Lament for the Innocent de la compositrice Chaya Czernowin (née en 1957), une commande à laquelle a participé Radio France. Deux orchestres dirigés par l’un par Alan Gilbert et l’autre Anna Sulkowska-Migoń, gagnante 2022 du concours La Maestran et deux chanteuses (Sofia Jernberg, Keren Motseri) se font face. Ces quinze minutes de musique durant lesquelles on ne peut s’empêcher de penser à Ligeti, notamment au fascinant Requiem, trouvent ici des interprètes appliqués et rigoureux. L’utilisation non traditionnelle de certains instruments (vents, timbales) comme de récurrents clusters sont désormais fréquents dans la musique du XXIe siècle. Sofia Jernberg et Keren Motseri, qui sont sonorisées, se répondent d’abord en murmures puis en cris de désespoir. Cela surprend d’abord, produit ensuite son effet mais sans pour autant toucher malgré le sujet.
Pour Honegger, Jeanne, interprétée par Judith Chemla et Frère Dominique par François Chattot, sont installés en arrière de l’orchestre devant le chœur, qui est placé dans les gradins aux côtés des trois solistes féminins. Les deux autres narrateurs, Flannan Obé et Adrien Gamba-Gontard, sont aux côtés d’Alan Gilbert ainsi que le ténor Julien Behr et la basse Damien Pass. Cette disposition ne favorise pas Judith Chemla, qui a parfois du mal, malgré une sonorisation, à être entendue notamment dans les passages les plus dramatiques. Mais n’est‑ce pas aussi l’incarnation qui semble parfois trop neutre et éthérée, loin de la Jeanne plus extravertie, mais si touchante, de Marion Cotillard ? Idem pour le Frère Dominique de François Chattot, bien pâle et discret. On profite mieux des deux autres narrateurs, favorisés par leur position en avant de l’orchestre, et ce notamment durant la célèbre partie de cartes pendant laquelle se joue la vie de Jeanne. Ce passage est probablement celui qui bénéficie le plus de la dramaturgie par ailleurs assez discrète mais efficace d’Irène Bonnaud.
Les solistes femmes souffrent elle aussi de leur éloignement en arrière‑scène. Delphine Guévar est plus convaincante en Marguerite que la Vierge de Vannina Santoni. Julie Pastouraud a des difficultés dans le registre grave. Placé devant, le ténor Julien Behr, après un début presque timide, s’avère ensuite plus à l’aise, de même que Damien Pass, à la voix d’abord un peu engorgée mais qui trouve ensuite plus d’aisance. Alan Gilbert, à force de vouloir tout contrôler (sa main gauche est distributrice de départs), bride un peu l’expression de ses interprètes, notamment à la toute fin de l’œuvre et c’est sans doute ce qui est à l’origine de quelques menus décalages. Le Philharmonique de Radio France est comme d’habitude excellent et on entend particulièrement bien les ondes Martenot, essentielles dans cette œuvre.
La Maîtrise de Radio France est fidèle à sa réputation d’excellence en termes d’intonation et de couleurs. Un court manque d’homogénéité à la toute fin de l’œuvre ternit à peine la prestation, même si l’on aurait aimé un nuance plus piano sur les mots « Il n’a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». Mais sans doute était‑ce la volonté du chef ? Le chœur d’adultes assume de bout en bout sa place centrale malgré les nombreuses embûches de cette œuvre délicate et le texte est constamment audible, ce qui est essentiel dans cette œuvre. Les interventions des deux solistes issus du chœur sont efficaces et bénéficient d’une dramaturgie simple et éclairante dans la scène de la Mère aux tonneaux avec Heurtebise.
Pour finir, quelques remarques à propos du programme de salle. Comme la Philharmonie de Paris récemment mais brièvement du fait de l’émoi du public, Radio France ne distribuait plus ce soir de programme papier ; il fallait donc le télécharger. Effet collatéral : à l’entracte et à l’issue du concert, certains spectateurs étaient en quête de la version papier car certains exemplaires imprimés étaient tout de même disponibles. Et dans une œuvre à la distribution complexe, on aurait aimé savoir avec certitude (dans le programme papier ou à télécharger) qui chantait chaque rôle soliste femme et le nom des solistes du chœur comme de l’excellent ondiste de ce soir. Il faut aller sur le site de Radio France pour trouver le nom des solistes du chœur (figurés en haut) mais pas les deux autres informations, que ne donne pas davantage la diffusion sur France Musique. Espérons que la disparition des programmes papier ne soit que temporaire et souhaitons aussi une amélioration du contenu des programmes, qui devrait être plus précis et adapté à chaque concert.
Gilles Lesur
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