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Bariolé et baroque Bruxelles La Monnaie 01/28/2026 - et 31 janvier, 3, 5, 8*, 11, 14, 17 février 2026 Hector Berlioz : Benvenuto Cellini, H. 76 John Osborn (Benvenuto Cellini), Tijl Faveyts (Giacomo Balducci), Jean‑Sébastien Bou (Fieramosca), Ante Jerkunica (Le Pape Clément VII), Luis Aguilar (Francesco), Leander Carlier (Bernardino), Gabriele Nani (Pompeo), Yves Saelens (Cabaretier), Ruth Iniesta (Teresa), Florence Losseau (Ascanio)
Chœurs de la Monnaie, Emmanuel Trenque (chef des chœurs), Orchestre symphonique de la Monnaie, Alain Altinoglu (direction musicale)
Thaddeus Strassberger (mise en scène, décors), Giuseppe Palella (costumes), Driscoll Otto (lumières), Greg Emetaz (vidéo)
 (© Simon Van Rompay)
Evénement : la Monnaie monte pour la première fois Benvenuto Cellini (1838). Cet opéra, qui adopte et en même temps bouleverse les codes du grand opéra, a toujours eu du mal à s’imposer depuis sa création. Et pour le mettre en scène, la Monnaie fait appel à Thaddeus Strassberger. Sa Traviata et son Faust à l’Opéra royal de Wallonie ne nous ont pas convaincu, et il ne nous paraît pas certain cette mise en scène rende pleinement justice à l’ouvrage de Berlioz, même si d’aucuns estimeront sans doute, après l’avoir vue, que le défi a été relevé.
Le problème ? L’excès, l’outrance, la vulgarité, la profusion visuelle, avec des références à la Rome antique, au Satyricon de Fellini, avec à un moment une meneuse de revue irritante, au détriment des personnages qui se détachent à peine, malgré une direction d’acteur tout juste correcte, les déplacements des nombreux chanteurs et des artistes de complément demeurant fluides et précis. Ce ne sont donc pas ces derniers qui restent en mémoire, à la sortie de ce spectacle éprouvant, voire exaspérant, mais l’extravagance, à tous points de vue, des lumières (ah, ce rose), de la vidéo, des costumes. Il en est donc ainsi du langage de ce metteur en scène, adepte du spectaculaire et de la surcharge, ennemi de la finesse et de l’élégance, peu soucieux, ou alors maladroitement, de profondeur. Ses trois mises en scène représentées en Belgique partagent ainsi d’identiques points communs : bigarrées et artificielles, elles en mettent plein la vue, mais c’est tout.
Reconnaissons toutefois le travail des ateliers : les costumes, extraordinaires, constituent un spectacle à part entière, les lumières aussi, évidemment, tandis que la création vidéo, car il y en a une, bien sûr, est à l’avenant, cohérente avec la conception visuelle de cette scénographie. Car ce spectacle ambitieux mais lourd et creux tout à la fois a au moins le mérite de rester logique tout du long, malgré les anachronismes et autres bizarreries, le second acte reprenant les codes de l’interminable premier. Mais il est vrai que les représentations se tiennent durant la période des carnavals, ou tout semble permis. Qu’aurait accompli à la place un Laurent Pelly ou un Olivier Py ? Voilà la question qui nous vient à l’esprit en sortant du théâtre. Le programme nous apprend, en outre, que le metteur en scène a conçu quelques tableaux de la cérémonie de clôture des jeux Olympiques d’hiver de Milan-Cortina, qui sera probablement diffusée à la télévision ou sur internet, en direct ou en différé, pour ceux que cela intéresse. Pourvu que la nouvelle directrice, Christina Schepelmann, ne confie pas Les Maîtres chanteurs de Nuremberg à ce M. Strassberger, sous peine de mettre notre patience à rude épreuve.
La Monnaie n’a pas su, ou voulu, réunir une distribution entièrement francophone, ce qui aurait conféré un surcroît d’authenticité à la représentation. Mais les chanteurs soignent assez bien la prononciation, et on finit par s’en accommoder. Quelques exceptions, cependant, à commencer par John Osborn. Le ténor livre une performance séduisante et impeccable, quasiment idéale sur le plan du timbre et phrasé, et il affronte, il faut le reconnaître, une partie périlleuse. Une autre mise en scène aurait permis de mieux apprécier son approche de la psychologie de son Benvenuto Cellini, la dimension visuelle de ce spectacle occultant tout le reste, ou presque. Cette interprétation, en tout cas, en dit long sur le métier de cet artiste d’exception.
Une annonce vocale nous informe avant le début de la représentation que Tijl Faveyts, qui joue le rôle de Giacomo Balducci, se remet d’une maladie, mais il semble avoir assez bien récupéré. Sa voix devrait sonner en temps normal avec plus de force et de netteté, comme celle, toujours aussi impressionnante, d’Ante Jerkunica, convaincant en pape Clément VII, et celle de l’excellent Jean‑Sébastien Bou, lui aussi persuasif en Fieramosca.
Cet opéra ne comporte que deux rôles pour voix de femme, l’une pour Ascanio, un personnage masculin. Nous apprécions les deux chanteuses de la distribution, davantage Florence Losseau, qui signe une incarnation d’une tenue exemplaire, que Ruth Iniesta, en Teresa, qui met en valeur une assez belle voix mais possède un accent un peu trop marqué. Les rôles secondaires sont assez savoureusement campés, notamment le Pompeo de Gabriele Nani et le cabaretier d’Yves Saelens. Ce spectacle exige beaucoup des choristes, car Berlioz leur a accordé une fonction essentielle et complexe : préparés par Emmanuel Trenque, ils se montrent à la hauteur, et offrent même plus d’un passage, musicalement, assez succulent.
Et c’est le directeur musical depuis dix ans, déjà, Alain Altinoglu, qui dirige, comme d’habitude remarquablement, un orchestre concerné, précis et bien sonnant. Le chef excelle une fois de plus à tendre l’arc de ces grandes fresques, en maintenant le souffle et en rendant cette musique dans tout son éclat, en réglant avec rigueur la fosse et le plateau. Tout au plus l’Ouverture nous a‑t‑elle paru manquer quelque peu de verve et d’effervescence, réserve mineure et rapidement balayée par la suite, tant l’orchestre apporte l’élégance et la finesse qui manquent à cette mise en scène bariolée et baroque.
Sébastien Foucart
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