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Le triomphe de Lenski

Paris
Opéra Bastille
01/26/2026 -  et 29 janvier, 1er février, 6*, 9, 12, 15, 18, 21, 24, 27 février 2026
Piotr Ilyitch Tchaïkovski: Eugène Onéguine, opus 24
Boris Pinkhasovich (Eugène Onéguine), Ruzan Mantashyan (Tatiana), Marvic Monreal (Olga), Bogdan Volkov (Lensky), Alexander Tsymbalyuk (Prince Grémine), Susan Graham (Madame Larina), Elena Zaremba (Filipievna), Peter Bronder (Monsieur Triquet), Amin Ahangaran (Zaretski), Mikhail Silantev (Le lieutenant)
Chœurs de l’Opéra national de Paris, Ching-Lien Wu (cheffe des chœurs), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Semyon Bychkov*/Case Scaglione (direction musicale)
Ralph Fiennes (mise en scène), Michael Levine (décors), Annemarie Woods (costumes), Alessandro Carletti (lumières), Sophie Laplane (chorégraphie), Kim Brandstrup (collaboration artistique)


B. Volkov (© Guergana_Damianova/Opéra national de Paris)


Au cinéma, La Liste de Schindler, Le Patient anglais, Harry Potter... Au théâtre de nombreuses mises en scène... Qu’allait donner, à l’opéra, le célèbre Ralph Fiennes, qui avoue entretenir avec la musique en général et Eugène Onéguine en particulier un rapport privilégié ? Une production très traditionnelle, visant moins à réinventer l’œuvre qu’à la servir, presque timidement, comme s’il osait à peine y toucher, pour la raconter l’histoire telle qu’elle est. Nous voilà loin de Tcherniakov ou de Warlikowski. Pas d’actualisation, les costumes sont d’époque, plutôt celle de Pouchkine, la nature est bien là, avec cette forêt de bouleaux stylisée rappelant les peintres russes. Michael Levine n’a pas non plus oublié les dorures du palais Grémine – mais la neige de la scène du duel est restée sur le parquet, le cadavre de Lenski aussi, et les robes du soir sont noires : tout semble porter le deuil. Le naturalisme n’exclut donc pas quelques touches plus symboliques – l’histoire commence en automne et finit en hiver. C’est très agréable à regarder, notamment grâce aux beaux costumes d’Annemarie Woods et aux lumières subtiles d’Alessandro Carletti. Mais si la direction d’acteur s’avère toujours juste, elle manque de tension, esquisse les personnages plus qu’elle les creuse, Onéguine surtout, plus étranger lointain que dandy blasé, sans mystère ni ambiguïté, qui ne se libère qu’à la dernière scène. Difficile de voir en lui le moteur du drame. Seule la Tatiana reste vraiment caractérisée. Quelques moments plus forts émergent néanmoins, tel le duel, où l’on croit un instant que la tragédie n’aura pas lieu. Il n’empêche : Ralph Fiennes ne va pas loin.


On le regrette d’autant plus que la distribution se révèle superbe. Certes Boris Pinkhasovich chante son Onéguine plus qu’il l’interprète, pas moins victime du metteur en scène que de sa propre absence de caractérisation. Mais sa voix est si belle et il est si stylé... Lenski, néanmoins, lui vole la vedette. Timbre de velours, émission haute, legato au dessin délicat, nuances subtiles sans être détimbrées, le poète au cœur brisé de Bogdan Volkov rappellerait presque le légendaire Lemeshev, avec un « Kuda, kuda » qu’on n’oubliera pas de sitôt. On se souviendra aussi de la Tatiana de Ruzan Mantashyan, ancienne jeune pousse de l’Atelier lyrique, une des rares à suggérer scéniquement et vocalement à la fois la fragilité et la force adolescentes de la passion – qu’une Anna Netrebko peinait à incarner. La voix est fruitée, la tessiture homogène, le phrasé d’école, elle résiste malgré sa relative légèreté aux tensions de la scène de la lettre et du dénouement. Aleksander Tsymbalyuk possède les graves et la noblesse de son époux, un prince Grémine distillant les notes son air avec des raffinements de mélodiste. Aucun second rôle ne trahit la moindre faille, même si la Madame Larina de Susan Graham n’a plus de voix : opulente Olga de Marvic Monreal, certes peut‑être un peu mûre, magnifique nourrice d’Elena Zaremba, aux graves préservés par les années, Monsieur Triquet, plus pathétique que ridicule, bien campé de Peter Bronder, Zaretski mordant et prometteur d’Amin Ahangaran, membre de la Troupe lyrique.


A la tête d’un orchestre et d’un chœur des grands soirs, Semyon Bychkov préserve l’intimisme de l’opéra, se gardant de tout clinquant dans les scènes de bal. La fluidité de la direction dévoile à la fois les couleurs et les lignes. Pour autant, elle ne néglige ni le théâtre, avec une conduite très unitaire du drame, ni le lyrisme à fleur de notes du compositeur russe, dont elle restitue toute l’intensité sans sombrer dans la surenchère larmoyante. Le chef, à la fin, invite ses futurs musiciens à saluer avec lui. Il prendra bientôt ses fonctions de directeur musical de la maison.



Didier van Moere

 

 

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