About us / Contact

The Classical Music Network

Paris

Europe : Paris, Londn, Zurich, Geneva, Strasbourg, Bruxelles, Gent
America : New York, San Francisco, Montreal                       WORLD


Newsletter
Your email :

 

Back

Musikfabrik s’approprie le babil d’Aperghis

Paris
Maison de la radio et de la musique
02/06/2026 -  
Arnulf Herrmann : Un chant d’amour
Myrto Nizami : The Blue Window (création)
Georges Aperghis : Babil – Selfie in the Dark

Johanna Zimmer (soprano), Christina Daletska (mezzo-soprano), Carl Rosman (clarinette), Christine Chapman (cor)
Ensemble Musikfabrik, Emilio Pomàrico (direction)


E. Pomàrico (© François Volpe)


Fort d’une quinzaine de musiciens, l’Ensemble Musikfabrik de Cologne n’a pas tout à fait le même gabarit que l’Ensemble intercontemporain, l’Ensemble Modern ou le London Sinfonietta. Mais la souplesse de son fonctionnement, permettant aux membres de mener en parallèle une carrière de soliste, et son niveau d’excellence en fait un agent précieux pour valoriser « les nouvelles formes d’expression dans la musique et le théâtre » *. Aussi bien le collectif entretient un compagnonnage de longue date avec Georges Aperghis, dont la création française de Selfie in the Dark (2022‑2023), pour deux voix et ensemble, constitue le clou de ce concert.


Le titre évoque, selon le compositeur, une « descente dans le noir à la recherche de figures familières, indiscernables... très proches pourtant ». On devine comment ce cahier des charges, que le post‑modernisme a mis à l’ordre du jour chez maints créateurs d’aujourd’hui, se traduit dans la partition : des éléments connus et autres vestiges de la musique du passé (doublures, accords classés, unissons, etc.) font de fugitives apparitions dans un contexte différent, à l’instar du matériau textuel, foncièrement inintelligible, mais d’où affleurent par endroits des mots connus (en allemand notamment). La présence de deux pianos, d’un clavecin et d’un harmonium favorise des passages aux allures de récitatif quand les deux voix ne sont pas exploitées sur toute l’étendue de leur registre, avec une prédilection pour les coloratures (épatante Johanna Zimmer). Eminemment théâtrale, l’écriture instrumentale regorge de vitalité et d’effets un peu gag qui ne sont pas sans évoquer le Ligeti du Grand Macabre et des Aventures. Réjouissant.


En intitulant sa pièce Babil (1996), Aperghis résumait efficacement sa manière d’écrire pour ensemble. L’étrangeté de cette partition naît de la collusion entre des effets extrêmement véloces, occasionnant des sonorités âpres et saturées dans l’extrême aigu, et une aspiration éperdue vers un épanouissement mélodique. Celui‑ci connaîtra, à l’issue d’une rupture aussi inattendue que poétique, son moment de grâce à travers une cadence soutenue par les glissandos des cordes où la clarinette plastique de Carl Rosman module suavement une ligne micro‑tonale entrecoupée de silences ; on croirait entendre un duduk ! Comme toujours avec l’infaillible Emilio Pomàrico, les musiciens se sentent en confiance et la musique respire.


Une proximité qui ne nuit pas à la création très entendue et finement ouvragée de la Grecque Myrto Nizami (née en 1994). The Blue Window fait référence au tableau éponyme de René Magritte : la couleur bleue y opère la continuité entre le paysage intérieur et l’intérieur d’une pièce, invitant le « regardeur » à reconstituer la perspective selon divers angles d’approche. La clarinette basse se détache avec une grande netteté de dessin d’un ensemble dont les timbres atmosphériques privilégient les interpolations lentes, avec des textures marquées par le courant spectral.


Un chant d’amour (2022) d’Arnulf Herrmann (né en 1968) doit son incongruité à l’instrument utilisé, un cor à double pavillon dont Christine Chapman joue en virtuose. L’un des pavillons étant bouché, on a le sentiment d’entendre tantôt un dialogue entre deux entités distinctes, tantôt un dialogue schizophrénique au sein d’une même entité. Quant au titre, il renvoie au roman du Hongrois László Darvasi narrant une histoire d’amour et de guerre dans les Balkans. De la forêt romantique à la réminiscence de l’être aimé, le cor – à un ou deux pavillons – n’a pas fini de nous enchanter...


(*) Précisons que l’Ensemble Musikfabrik est le lauréat du Grand Prix Antoine Livio 2025 de la Presse musicale internationale.



Jérémie Bigorie

 

 

Copyright ©ConcertoNet.com