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Une « petite » Bruckner à haut risque Strasbourg Palais de la Musique 02/06/2026 - Dimitri Chostakovitch : Concerto pour violoncelle n° 1 en mi bémol majeur, opus 107
Anton Bruckner : Symphonie n° 1 en do mineur
Alexander Somov (violoncelle)
Orchestre philharmonique de Strasbourg, Robert Trevino (direction)
Il y a les « grandes » Symphonies de Bruckner, globalement à partir de la Troisième incluse (et en contournant souvent la problématique Sixième), et puis les « petites », celles qu’on ne joue jamais, en dehors de rares projets exhaustifs, et dans ce cas plutôt l’affaire de phalanges spécialisées. On peut donc se demander ce que vient faire là un Orchestre philharmonique de Strasbourg à l’expérience brucknérienne plus que limitée. Un pari, sans doute, celui d’un risque assumé, mais sous la baguette d’un chef qui, lui, paraît avoir une idée très précise de ce qu’il cherche à faire fonctionner et admirer, voire, pour beaucoup, tout simplement découvrir.
Donc, départ vers l’inconnu, en compagnie d’une formation pas du tout secure sur cette affaire. On pouvait déjà le deviner rien qu’à voir une bonne partie des musiciens rester en scène pendant l’entracte, occupés jusqu’à la dernière minute à peaufiner de multiples traits qui, de fait, n’ont pas l’air aisés. Mais tout commence bien, l’assurance et la technicité du chef Robert Trevino paraissant vraiment aider les musiciens. Le début, à un vif tempo de marche, paraît même très prometteur. Et ensuite, l’épreuve du morcellement, car c’est bien l’écueil de cette écriture encore immature, est plutôt heureusement négociée, le chef paraissant bien discerner là où il faut prendre davantage son temps. Mais il faut aussi tenir la longueur instrumentalement, et çà et là de vraies carences peuvent apparaître : des flûtes déstabilisées par l’écriture, de fait épouvantable, de leur insistante petite section à découvert (celle qui suit immédiatement le passage où paraît curieusement s’inviter l’Ouverture de Tannhäuser), ou encore des violons pas du tout ensemble dans leur long trait sinueux qui précède la réexposition.
La situation empire ensuite avec un Adagio vraiment pas en place, aux limites du déchiffrage, hors les quelques envolées que la ferveur collective insufflée par le chef parvient à préserver. Scherzo plus fermement campé, et qui sonne encore mieux assuré lors de sa reprise littérale écourtée : preuve, s’il en fallait, que c’est le temps de travail qui a manqué. Et puis arrive l’épreuve du Finale ! A la fois pour l’auditeur – a fortiori quand il n’est pas un brucknérien aguerri – parce qu’ici, de méandres en hésitations, la cohérence se dérobe souvent dans l’écriture même. Et puis aussi pour l’orchestre, qui arrive aux trois dernières minutes dans un état d’épuisement total. Cette conclusion, à la fois majestueuse et harmoniquement très intéressante (du moins dans son ultime révision par Bruckner, donc la version de 1890‑1891, qu’on joue ce soir) tombe vraiment à plat, mêlée beaucoup trop confuse, malgré le charisme d’un chef qui dépense ses dernières forces de persuasion pour pousser courageusement son monde jusqu’à la ligne d’arrivée. Donc tout sauf une exécution vraiment concurrentielle, mais sans doute une expérience intéressante, avec quelques beaux passages à savourer, du moins quand le chef parvient à obtenir la musicalité qu’il souhaite, et que des musiciens séduits par son charisme tentent manifestement de lui offrir le plus souvent possible.
Très belles et attentives qualités d’accompagnateur aussi, de la part de Robert Trevino, quand il s’agit d’assister Alexander Somov dans la tâche difficile de jouer le Premier Concerto de Chostakovitch alors qu’ici, en tant qu’habituel premier violoncelle de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, poste qu’il occupe maintenant depuis vingt ans, il joue devant ses pairs. Une sortie du rang assumée avec un vrai panache mais aussi, ce qui est appréciable, une touchante modestie. L’instrument soliste se fond davantage dans l’orchestre qu’il ne tente de s’arroger systématiquement le premier rôle, et les perspectives qui en découlent sont toujours intéressantes. D’autant que l’instrument (un très beau violoncelle italien du XVIIIe siècle, mis à disposition par une mécène privée) sonne bien et permet au soliste de ne pas forcer le son, en gérant son vibrato avec une juste mesure. Seul moment moins convaincant, la cadence, où la gestion d’une écriture devenue tout à coup très nue, paraît manquer de ressort dramatique. Peut‑être faute d’un rien de détermination supplémentaire dans le tempo, mais là, on concède volontiers que la recette ne paraît pas simple à trouver. Et puis n’oublions pas, au sein de l’orchestre, de souligner l’appréciable sécurité du cor d’Alban Beunache, dans un concerto certes pour violoncelle, mais où la moindre erreur de ce second soliste ne pardonne pas.
Bis recueilli : la Sarabande de la Troisième Suite de Bach, jouée là encore avec beaucoup de simplicité et de retenue, sans jamais surcharger le trait.
Laurent Barthel
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