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Georges Aperghis, ou « faire musique de tout »

Paris
Maison de la radio et de la musique
02/03/2026 -  
Georges Aperghis : Willy‑Willy (création) – Champ-Contrechamp [#] – Pubs / Reklamen (extraits)
Anahita Abbasi : Prisme (création) [#]
Philippe Leroux : Nomadic Sounds
Alexandros Markeas : Le Grand Chaos (création) [*]

Donatienne Michel-Dansac (soprano), Greg Germain (récitant), Wilhem Latchoumia (piano), Carton Rouge
Chœur de Radio France, Roland Hayrabedian (chef de chœur), Maîtrise de Radio France, Louis Gal (chef de chœur), Philharmonique de Radio France, Kyrian Friedenberg [*] (chef assistant), Ilan Volkov [#], Marc Desmons [*] (direction)




Selon un mouvement de balancier imprédictible, le Festival Présences, depuis sa création en 1991 à l’initiative de Claude Samuel, alterne jeune compositeur en devenir (Thomas Adès en 2007), compositrice en pleine maturité (Unsuk Chin en 2023), ou grande figure consacrée dont l’édition a des allures de rétrospective (Hans Werner Henze en 2003) ; ce n’est pas faire injure à Georges Aperghis, qui a fêté ses 80 ans l’année passée, que de le classer dans la troisième catégorie. Est‑ce à dire que ce musicien prolifique nous est familier ? Son catalogue a beau être défendu par les ensembles internationaux (Ensemble intercontemporain, Musikfabrik, etc.) et programmé par les grands festivals – au nombre desquels celui de l’Ircam –, il semble difficile d’en extraire les opus phares ; une création chasse l’autre. Certes, les Récitations (1978) – qu’un observateur aussi avisé de la vie musicale que Maurice Fleuret tenait pour un chef‑d’œuvre –marquèrent leur époque ; mais ce représentant emblématique du théâtre musical souffre sans doute de n’être pas considéré comme un compositeur à part entière – un préjugé dont pâtit avant lui Mauricio Kagel. Gageons que cette trente‑sixième édition du Festival Présences, qui met l’accent sur la musique « pure », saura désabuser les plus récalcitrants non sans souligner la formidable créativité de l’artiste franco‑grec.


Au reste, rien de plus étranger à son vocabulaire que la notion de pureté : Georges Aperghis met du théâtre partout, jusqu’à faire « parler » les instruments. Se limite‑t‑il à des titres neutres comme « Etudes » ou « Concerto » qu’il laisse le soin à l’auditeur de « découvrir ce qu’il y a dedans ». Quant au matériau (son, texte, phonèmes, bruits), il reste une matière brute que le compositeur à toute licence de découper, triturer, monter (comme on monte un film) à sa guise afin de « faire musique de tout ».


Un crédo décelable dès la première pièce de ce concert d’ouverture, Willy‑Willy, « tourbillon de poussière ou de sable » en aborigène, nous dit la notice. Collusions, superpositions, unissons : Aperghis exalte la virtuosité des trente‑deux voix féminines avec une jubilation communicative. Cet « hommage à la jeunesse » (Aperghis) ménage aussi de surprenants moments d’accalmie (voix solistes) et de chuchotement, où le souffle – élément primordial du chant – est donné à percevoir à découvert, tel un accordéon aux touches bloquées. Remplaçant une Sofi Jeannin souffrante, Louis Gal dirige la sémillante Maîtrise de Radio France, alliant perfection technique et jaillissement spontané. Si elle se veut plus abrasive, la vocalité de Pubs / Reklamen (2002‑2015) achoppe là où elle entendait se distinguer : remake des Récitations dont elles reprennent le procédé cumulatif, ces vignettes ne gagnent guère à être enchaînées, leurs sortilèges (sur fond de critique de la société de consommation) s’éventant dès la première écoute en dépit de la performance de Donatienne Michel‑Dansac. Rappel : Cathy Barberian eut la sagesse de limiter Stripsody (1966) et ses collages d’onomatopées à trois minutes.



G. Aperghis (© Radio France/Christophe Abramowitz)


Entré tardivement à son catalogue, le genre du concerto n’échappe pas davantage à la faculté qu’a Aperghis de faire parler les instruments. Champ-Contrechamp (2010) emprunte son titre au cinéma, mais c’est bien de théâtre qu’il s’agit à travers ce réjouissant babil pour piano et ensemble qui brouille les limites entre soliste et accompagnement, voix principale et voix secondaire. Wilhem Latchoumia se coule avec une élégance féline dans sa partie, tout en rebonds et soubresauts, subtilement intégrée à l’ensemble (aucune cadence). On notera la présence d’un second piano, lequel passe tour à tour du second au premier plan. Sous le geste engageant d’Ilan Volkov, les musiciens du Philharmonique de Radio France rivalisent de vélocité, au premier rang desquels le violon perché dans les aigus de Nathan Mierdl.


La création de l’Iranienne Anahita Abbasi (née en 1985) s’attache à « la physicalité organique du son » (Ian Parsons) selon une trajectoire imprévisible comparable à celle de la lumière réfléchie par un prisme. D’où le titre de cette pièce déclinée en bruissements et distorsions (pédales des timbales), particulièrement exigeante pour les deux percussionnistes et le pianiste aux commandes d’un instrument préparé dont il supplicie la table d’harmonie.


On ne s’étendra pas sur la « cantate en cinq mouvements » Le Grand Chaos d’Alexandros Markeas (né en 1965), professeur d’improvisation au CNSM de Paris, qui tente de fusionner improvisation jazz et orchestre symphonique, gageure à laquelle se sont attelés avant lui (avec des bonheurs divers) Bernd Alois Zimmermann (Requiem, Concerto pour trompette, Stille und Umkehr), Rolf Liebermann (Concerto pour jazzband et orchestre), Marius Constant (Stress) ou Gunther Schuller – pour ne citer qu’eux. Le texte d’Edouard Glissant sert de prétexte à une partition « multistylistique » où la juxtaposition tient lieu de polyphonie. Trois saxophonistes et un batteur agissent comme des ballonnets d’oxygène qui empêchent la tension de retomber, mais on déplore une écriture globale sans grand relief, que peinent à justifier la débauche de moulinets exhibés par les deux chefs. Malgré une sonorisation perfectible, on retiendra la beauté du texte d’Edouard Glissant (déclamé non sans grandiloquence par Greg Germain) et la clausule poétique du dernier « Chaos » au cours de laquelle une des saxophonistes quitte la scène pour traverser la salle en solitaire – éloge de l’individu face à la violence grégaire ? envol d’une âme vers le « chaos » originel ?


Refermons sur une note positive avec Nomadic Sounds (2015) pour chœur mixte qui voit Philippe Leroux (né en 1959) perpétuer l’esprit du quodlibet. Des modèles de la Renaissance et du début du baroque (Janequin, Lassus, Gallus, Tomkins), le compositeur a repris l’atomisation multilingue, de la stylisation des chants oiseaux au tumulte des combats en passant par les bruits de nature finement ciselés ; il y ajoute des cris d’animaux (« miaou » du chat en hoquet) et autres événements sonores de la vie moderne. En découle un parangon du motet au XXIe siècle. Impeccablement préparé, le Chœur de Radio France triomphe de cette partition complexe. Mieux : Roland Hayrabedian anime ce matériau brut, refondu et rallumé à la flamme d’une prodigieuse forge chorale.



Jérémie Bigorie

 

 

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