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Les voix sauvent la mise Paris Opéra Bastille 01/17/2026 - et 21, 25*, 28, 31 janvier 2026 Richard Wagner : Siegfried Andreas Schager (Siegfried), Gerhard Siegel (Mime), Derek Welton (Der Wanderer), Brian Mulligan (Alberich), Mika Kares (Fafner), Marie‑Nicole Lemieux (Erda), Tamara Wilson (Brünnhilde), Ilanah Lobel‑Torres (Waldvogel), Juliette Morel (Gisela)
Orchestre de l’Opéra national de Paris, Pablo Heras‑Casado (direction musicale)
Calixto Bieito (mise en scène), Rebecca Ringst (décors), Ingo Krügler (costumes), Michael Bauer (lumières), Sarah Derendinger (vidéo), Bettina Auer (dramaturgie)
 T. Wilson, A. Schager (© Herwig Prammer/Opéra national de Paris)
Une forêt, très jolie, décor unique. Calixto Bieito, pour Siegfried, reviendrait‑il au romantisme allemand ? Ou plutôt à la lettre de la deuxième journée de la Tétralogie ? Pas du tout : les arbres sont plantés à l’envers, la forêt est « mutée », « reprogrammée », après la catastrophe numérique que nous avait montrée La Walkyrie, où se jouait la fin de l’Histoire. Cohérence du concept ? Sa réalisation en est en tout cas cruellement dépourvue. Arrivé au début avec une portière de voiture dans les mains, Siegfried ne frappe pas une enclume pour reforger l’épée, mais un sapin... quand il ne déchire pas robe de sa mère – l’acte II le montrera d’ailleurs très œdipien. Au lieu de franchir la barrière de feu pour parvenir au rocher de Brünnhilde endormie, il brise un bloc de glace – il est vrai qu’elle se trouve endormie dans une chambre froide. On se demande quel est l’enfant qu’Alberich aide une humanoïde à mettre au monde à l’acte II : certains penchent pour Siegfried, d’autres, comme nous, pour Hagen, le fils du Nibelung, instrument de sa vengeance pour Le Crépuscule des dieux à venir. La distanciation ironique joue également son rôle : au III, la scène entre Erda et Wotan tourne à la scène de ménage, au cours de laquelle elle lui sert une soupe qu’il va rageusement renverser sur elle. Tout cela est trop éclaté et trop inabouti pour constituer une vision et expliciter le concept. Dommage : la direction d’acteur reste pertinente, les personnages ont une épaisseur.
On ne se console pas avec la direction de Pablo Heras‑Casado, tout aussi inaboutie. Non qu’elle soit sans qualités : elle séduit par sa transparence, par la netteté et la beauté de ses couleurs. C’est plastiquement superbe. Mais cet orchestre manque singulièrement de reliefs, ne nous raconte rien, ne crée pas d’atmosphères : le début de l’acte II ne dégage aucun mystère, la scène entre les deux nains, si « moderne », perd tout son grotesque grinçant, la fin n’exulte pas.
Heureusement, les voix sauvent la mise. Andreas Schager ressuscite le Heldentenor, dont il a le métal, la puissance et l’endurance – il arrive à la fin sans la moindre fatigue. On avait perdu le souvenir de ce genre de voix, que le disque seul perpétuait. Certes il trompète parfois, mais il ne hurle pas et, surtout, phrase son Wälsung, passé une première scène où il déclame plus qu’il ne chante. La poésie des Murmures de la forêt, celle du monologue de l’arrivée sur le rocher, ne lui échappent pas – un Heldentenor digne de ce nom ne se révèle pas moins à travers sa capacité à nuancer. Et Tamara Wilson forme avec lui un couple idéal. La soprano américaine a elle aussi un vrai format wagnérien, par l’opulence du timbre, l’étendue et l’homogénéité de la tessiture, avec un grave nourri et un aigu éclatant, par la souplesse de l’émission et le galbe de la ligne : si la fin est conquérante, insolente même, le « Ewig war ich », d’une tendresse quasi maternelle, déploie les nuances les plus raffinées. Gerhard Siegel, qui excelle toujours dans les rôles de caractère, s’identifie depuis longtemps au venimeux et sournois Mime, ici drogué invétéré. Magnifique Derek Welton aussi, timbre mordant et chant racé, pas vraiment Wanderer déchu et résigné, comme s’il voulait demeurer Wotan. Si Brian Mulligan n’offre pas vraiment la voix démoniaque d’Alberich, il en incarne la noirceur, une noirceur dont le très stylé Fafner de Mika Kares est un peu dépourvu, tandis que le mezzo de Marie‑Nicole Lemieux, aussi châtié soit‑il, ne possède pas les graves abyssaux de la déesse de la terre – passons sur l’Oiseau peu assuré d’Ilanah Lobel‑Torres, qu’on a entendue ailleurs beaucoup plus séduisante.
Didier van Moere
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