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Une Sinfonia qui laisse sans voix

Paris
Maison de la radio et de la musique
11/28/2025 -  
Bára Gísladóttir : sea sons seasons (création)
Gustav Mahler : Fünf frühe Lieder (orchestration Berio)
Luciano Berio : Sinfonia

Stéphane Degout (baryton)
Neue Vocalisten, Philharmonique de Radio France, Pascal Rophé (direction)


S. Degout (© Cédric Roulliat)


Ce concert, inscrit dans le cadre du centenaire de Luciano Berio (1925-2012), s’ouvre sur une création pour grand orchestre de Bára Gísladóttir (née en 1989), sea sons seasons. L’ancienne élève du conservatoire de Milan (comme Berio), nous invite à y percevoir « un miroir sonore de la mer et des créatures qui la peuplent ». Moins naturaliste que sonoriste, avec des textures granuleuses aux cordes colla parte qui rappellent le spectralisme balbutiant d’un Scelsi, l’écriture se concentre sur le son, tirant bénéfice de l’impact immersif d’un tutti spectaculaire (crescendo-decrescendo) où le Philharmonique de Radio France est porté à incandescence. On regrettera que la compositrice islandaise ait cru bon devoir ajouter quelques sons fixés parfaitement dispensables, à l’image de ces producteurs de la firme Decca qui, au début de la stéréo, injectaient éclairs et tonnerre à l’orage de La Walkyrie et à la tempête d’Othello ; comme si les orchestres de Wagner et de Verdi n’étaient pas assez éloquents.


Dédiée à Leonard Bernstein et créée en octobre 1968 à l’occasion du cent vingt‑cinquième anniversaire de l’Orchestre philharmonique de New York, Sinfonia semble cristalliser une grande partie des aventures sonores et littéraires des vingt années précédentes. La postérité a voulu y voir le coup d’envoi du postmodernisme ; sa réalisation fut surtout vécue par Berio comme une synthèse de ses recherches sur la linguistique, la phonétique, la poétique de l’œuvre ouverte, ainsi que de ses lectures de Joyce, Saussure et Lévi‑Strauss. Sur ces particularités propres à sa trajectoire se greffent des éléments liés à l’année 1968 et son climat de contestation sociale, telles les revendications estudiantines intégrées au scherzo. A l’instar de Stravinsky avec ses Symphonies d’instruments à vent, Berio entend que le titre Sinfonia soit perçu dans son sens étymologique : voix (au nombre de huit) et instruments (orchestre enrichi en claviers et percussions) sonnant ensemble. Avec le temps, c’est moins le célèbre Scherzo d’après la Deuxième Symphonie de Mahler qui fascine – dont les nombreuses citations ressortissent de ce que le musicologue Gianfranco Vinay a appelé « l’hospitalité musicale » du compositeur – que la poésie des autres mouvements, leur interconnexion subtiles. La direction toujours très objective et droite de Pascal Rophé, infaillible au niveau du rythme, manque hélas de contraste, aplanissant à la varlope moult détails d’orchestration malgré de valeureuses échappées solistes (violon de Nathan Mierdl). Le plus dommageable restera l’amplification défectueuse des Neue Vocalisten : le livret n’a certes pas été conçu pour être totalement intelligible, mais le jaillissement des voix demeure essentiel au tissu organique de la musique. Y a‑t‑il un technicien dans la salle ?


Le dialogue de Berio avec Mahler n’en resta pas là : il se poursuivit en 1986 à la faveur de l’orchestration de cinq des Lieder und Gesänge aus der Jugendzeit (« Lieder et chants de jeunesse ») – une commande des semaines Mahler de Dobiacco. « Mon intention », précise Berio, « était de faire de l’orchestration, dans le respect et l’amour, un instrument d’investigation et de transformation ». Le compositeur-arrangeur a pris comme modèle tantôt la formation des Kindertotenlieder, tantôt celle, plus pittoresque, du recueil Das Knaben Wunderhorn, en s’aidant des indications contenues dans la partition originale pour voix et piano où Mahler met en évidence les virtualités instrumentales du clavier. Stéphane Degout fait valoir ses talents de diseur dans le premier lied pour mieux s’épandre dans le deuxième où surgit la manière inoubliable du maître autrichien, avec cette atmosphère de funérailles militaires – très bien restituée par Berio – en quoi le souvenir de caserne a pris sa figure mythique (caisse claire). Si l’on admire l’art de la nuance du baryton, on reste gêné par une émission sourde dans les graves. Les musiciens du Philhar’ rivalisent d’apostrophes spirituelles (clarinette, cor), mais on eût aimé un geste plus enveloppant de la part du chef dont l’interaction avec le soliste semble trop intermittente. Un concert inabouti.



Jérémie Bigorie

 

 

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