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Le piano mystérieux de Myriam Barbaux-Cohen Normandie Saint-Jean-du-Cardonnay (Rouen Piano, Auditorium Steinway) 11/18/2025 - Cyril Scott : Lotus Land, opus 47 n° 1
Cécile Chaminade : Poèmes provençaux, opus 127
Gabriel Fauré : Barcarolle n° 1, opus 26
Mel Bonis : Barcarolle, opus 71
Franz Liszt : Deux Légendes, S. 175 : 2. « Saint François de Paule marchant sur les flots »
Alexandre Scriabine : Poèmes, opus 32
Tōru Takemitsu : Rain Tree Sketch II
Dimitri Chostakovitch : Trois Danses fantastiques, opus 5
Margaret Bonds : Troubled Water Myriam Barbaux-Cohen (piano)
 M. Barbaux‑Cohen (© Christian Lorandin)
Quelque part sur les hauteurs de Rouen, David et Dominique Barnier, dirigeants de la maison Rouen Piano, concessionnaires agréés exclusifs Steinway en Normandie, ont, depuis sept ans, créé un lieu unique pour les pianistes et les chambristes. A côté des ateliers de facture et de réparation, le hall d’exposition se transforme périodiquement en salle de concert ; occasion de jouer sur de somptueux Steinway D préparés avec amour. Belle alternative au vide chronique des récitals de piano ou de musique de chambre à Rouen et dans son agglomération, les concerts de Rouen Piano sont une véritable opportunité pour le public et les interprètes.
C’est avec une curiosité admirative que nous avons suivi le récital de Myriam Barbaux‑Cohen, pianiste reconnue pour ses enregistrements de Granados et de Mel Bonis, qui proposait un programme très original placé sous le titre « Reflets et légendes ».
Ce qui frappe, au long de ces pages, c’est le jeu toujours pur et poétique, détaillé, délicat de la pianiste. Son approche est réfléchie, tout est envisagé pour nous restituer la quintessence des œuvres tout autant que leurs mystères.
Ainsi, Lotus Land de Cyril Scott s’égrène avec raffinement, dans un climat debussyste. Les Poèmes provençaux de Cécile Chaminade se déploient dans une fluidité chatoyante, avec un je ne sais quoi de sentimentalité de bon aloi. Dans la Première Barcarolle de Fauré, la pianiste exprime à merveille ce qu’entendait Alfred Cortot dans cette œuvre : « une langueur mi‑souriante, mi‑mélancolique dont on ne sait au juste si elle voile un regret ou dissimule une coquetterie ». La Barcarolle de Mel Bonis, aux reflets fauréens et parfois lisztiens, est abordée avec un ton passionné et virtuose ; Myriam Barbaux‑Cohen construit les tensions et détentes de cette page bouleversante avec un grand sens de l’équilibre.
Liszt venait à point nommé au centre dans ce programme, comme une sorte de clef de voûte. Là encore, la pianiste fait preuve d’un jeu très construit, très réfléchi ; il ne s’agit pas de faire preuve de la virtuosité la plus démonstrative, mais au contraire de déployer cette légende de saint François de Paule en une œuvre sombre, dramatique, profonde, empreinte de spiritualité. Joués avec beaucoup de raffinement, les Poèmes opus 32 de Scriabine attestent de la grande affinité de l’interprète avec le compositeur ; tout n’est que mystère, étrangeté.
Composé en hommage à Olivier Messiaen, Rain Tree Sketch II de Takemitsu est une page d’une grande richesse sonore magnifiquement exprimée par Myriam Barbaux‑Cohen, dont la science des timbres et du silence, de la suspension et de la couleur font merveille. Avec beaucoup de fraîcheur et de spiritualité, nous goûtons les Trois Danses fantastiques de Chostakovitch. Energique et syncopé, Troubled Water, que Margaret Bonds écrit en s’inspirant de motifs de negro-spirituals, permet à la pianiste de conclure brillamment ce concert.
On ne saurait trop remercier et féliciter les interprètes qui construisent leurs programmes en dehors des sentiers battus, qui explorent l’immense répertoire pianistique de toutes les époques. En ce sens Myriam Barbaux‑Cohen, d’une insatiable curiosité, est un exemple. Sa discographie en témoigne – elle annonce d’ailleurs un prochain enregistrement en mars 2026 et ses récitals sont autant de contributions à la découverte de ce continent infini.
Christian Lorandin
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