|
Back
Così fan tutte à l’heure de la télé-réalité Milano Teatro alla Scala 11/05/2025 - et 8, 12, 15, 18, 21, 23, 26* novembre 2025 Wolfgang Amadeus Mozart : Così fan tutte, K. 588 Elsa Dreisig (Fiordiligi), Nina van Essen (Dorabella), Sandrine Piau (Despina), Luca Micheletti (Guglielmo), Giovanni Sala (Ferrando), Gerald Finley (Don Alfonso)
Coro del Teatro alla Scala, Giorgio Martano (préparation), Orchestra del Teatro alla Scala, Alexander Soddy (direction musicale)
Robert Carsen (mise en scène, décors, lumières), Luis F. Carvalho (décorsn costumes), Peter van Praet (lumières), Renaud Rubiano (vidéo), Rebecca Howell (chorégraphie)
 (© Vito Lorusso)
Etrangement, étant donné sa longue carrière à l’opéra, Robert Carsen n’avait encore jamais monté Così fan tutte. Il vient de combler cette lacune en proposant une lecture pétillante, spirituelle et intelligente du chef-d’œuvre de Mozart et Da Ponte à la Scala de Milan. Le célèbre metteur en scène canadien a transposé l’intrigue dans l’univers de la télé‑réalité. Même si l’idée n’est pas nouvelle (Jean Liermier avait déjà fait de même à l’Opéra de Lausanne en 2018), Robert Carsen propose une exploration audacieuse de la nature humaine à l’ère de la société du spectacle. L’action se déroule ainsi sous l’œil constant de caméras, dans ce qui pourrait être un épisode de « L’Ile de la tentation » ou encore de « Mon incroyable fiancé », avec des références visuelles aux plateaux de télévision, ce qui fournit un cadre efficace et néanmoins surprenant pour l’œuvre. Ce choix pertinent permet de souligner le manque de communication et de contact visuel entre les partenaires, mettant en avant le côté expérimental de l’intrigue. Au début du spectacle, Don Alfonso énonce les règles du jeu à une dizaine de couples, qui seront séparés durant les « épreuves » et qui n’auront pas le droit de communiquer entre eux. Ainsi, Fiordiligi et Dorabella seront constamment entourées d’autres jeunes femmes participant elles aussi à l’émission, alors que Guglielmo et Ferrando seront pour leur part toujours accompagnés par d’autres jeunes hommes. Par ailleurs, les deux amoureux changent totalement de look à l’instigation de Don Alfonso, arborant chacun une très longue chevelure, ce qui rend, pour une fois, entièrement crédible le fait qu’ils ne sont pas reconnus par leurs fiancées. La fin est douce‑amère, fataliste même, puisque les quatre jeunes restent désenchantés et que la joie de la réconciliation n’est pas tout à fait complète. Bref, une transposition pertinente, cohérente et intelligente.
La distribution vocale est parfaitement homogène, personne ne tirant la couverture à soi. On sent clairement que les chanteurs forment une équipe entièrement soudée et qu’ils prennent énormément de plaisir à se fondre dans cette production. Globalement, les voix peuvent sembler un brin légères pour l’immense auditoire de la Scala, mais le chef Alexander Soddy est un accompagnateur attentif et délicat, offrant une interprétation précise et rigoureuse, transparente et raffinée, mais aux tempi passablement étirés, manquant parfois d’entrain et de brio. Le plateau vocal est emmené par la superbe Fiordiligi d’Elsa Dreisig, qui brille dans les vocalises de « Come scoglio » et qui offre un bel équilibre émotionnel dans « Per pietà, ben mio, perdona ». La Dorabella de Nina van Essen éblouit par sa voix de mezzo‑soprano ronde et veloutée ainsi que par sa présence scénique pleine de charme, notamment dans « E amore un ladroncello ». Les voix des deux jeunes femmes se marient idéalement. Dans le rôle de Ferrando, Giovanni Sala arbore un phrasé et un style exemplaires, avec un « Aura amorosa » délicat et raffiné. Chouchou du public milanais, Luca Micheletti offre, en Guglielmo, une interprétation engageante et pleine d’esprit, avec sa voix de baryton élégante et puissante. Sa complicité avec Dorabella saute aux yeux. Gerald Finley force l’admiration avec son Don Alfonso parfaitement cynique, ressemblant comme deux gouttes d’eau aux animateurs de jeux télévisés, sans parler de son talent d’acteur et de son chant précis et élégant. Despina mature, ce qui renforce l’idée de manipulation, Sandrine Piau affiche une technique hors pair et une présence scénique magnétique, qui compensent une projection limitée. Au rideau final, le public a fait une ovation à tous les participants à ce spectacle brillant.
Claudio Poloni
|