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Deux destins pour Tancrède Napoli Martina Franca (Palazzo Ducale) 07/18/2025 - et 26, 29* juillet, 2 août 2025 Gioachino Rossini : Tancredi Dave Monaco (Argirio), Yulia Vakula (Tancredi), Adolfo Corrado (Orbazzano), Francesca Pia Vitale (Amenaide), Hinano Yorimitsu*/Marcela Vidra (Isaura), Giulia Alletto (Roggiero)
L.A. Chorus, Lucania & Apulia Chorus, Luigi Leo (préparation), Orchestra dell’Accademia Teatro alla Scala, Sesto Quatrini (direction musicale)
Andrea Bernard (mise en scène), Giuseppe Stellato (décors), Ilaria Ariemme (costumes), Pasquale Mari (lumières)
 (© Clarissa Lapolla)
Le Festival della Valle d’Itria de Martina Franca a inauguré sa cinquante-et-unième édition avec Tancrède, le chef‑d’œuvre belcantiste de Rossini, dixième opéra du compositeur, dans une production inédite, avec l’exécution des deux finals originaux, soit la réunion pendant la même soirée de deux visions opposées du même drame : la fin heureuse, écrite par Rossini pour la première de l’ouvrage à la Fenice en février 1813, et la fin tragique, composée à peine un mois plus tard pour Ferrare, au cours de laquelle le héros, bien que vainqueur des Sarrasins, succombe à ses blessures. Cette version, retrouvée dans les années 1970 dans une bibliothèque privée, constitue une des découvertes musicologiques les plus importantes du siècle passé et permet de découvrir un aspect intéressant de la production et de la personnalité du jeune Rossini, un voyage passionnant dans le processus créatif du compositeur.
Le metteur en scène Andrea Bernard a transposé l’action de Tancrède à notre époque, dans un parc pour enfants dévasté par la guerre, avec des structures à moitié détruites, des fumigènes, des débris, un missile tombé en plein milieu du décor et des hommes en tenue de combat avec une mitraillette à la main. Bien évidemment, on ne peut s’empêcher de penser à l’Ukraine et à Gaza. Un enfant figurant devient l’élément narratif liant les deux fins : dans un geste presque magique, il redonne vie à Tancrède après sa mort pour amorcer l’issue heureuse de la soirée.
A la tête de l’Orchestre de l’Académie du Théâtre de la Scala, Sesto Quatrini a proposé une interprétation de la partition de Rossini d’une précision rythmique remarquable, avec des couleurs somptueuses, des nuances clairement palpables ainsi qu’une parfaite maîtrise du crescendo dramatique, notamment dans le finale tragique. On signalera aussi la prestation du chœur, impressionnante de cohésion vocale et de présence scénique. La musique de Rossini a été servie par une distribution vocale jeune et homogène. La mezzo‑soprano russe Yulia Yakula a campé un Tancrède avec une voix à la puissance un peu limitée certes, mais ronde et souple, avec des graves chauds et onctueux et des vocalises précises. Les duos avec l’Aménaïde de Francesca Pia Vitale ont offert une union parfaite des deux voix. Une Aménaïde qui, par ailleurs, a impressionné par sa voix claire et lumineuse, ses accents expressifs et touchants, ses nuances et ses pianissimi envoûtants. Dans le rôle d’Argire, le ténor Dave Monaco a été la révélation de la soirée, impressionnant par ses vocalises ahurissantes et ses aigus rayonnants. On mentionnera aussi l’Orbassan d’Adolfo Corrado, à la voix puissante et bien projetée, homogène sur toute la tessiture. Ce Tancrède de Martina Franca restera à la fois comme un hommage à l’histoire de l’ouvrage, avec les deux versions composées par Rossini, et comme un regard contemporain jeté sur les thèmes universels que sont la guerre, l’amour et la paix, dans le droit fil du thème de cette cinquante-et-unième édition du Festival della Valle d’Itria : « Guerre et paix ».
Claudio Poloni
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