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Fast zu ernst La Roque Parc du château de Florans 07/21/2025 - Felix Mendelssohn : Variations sérieuses, opus 54
Franz Schubert : Sonate pour piano en la mineur, opus posth. 143, D. 784
Frédéric Chopin : Ballade n° 1 en sol mineur, opus 23 – Barcarolle en fa dièse majeur, opus 60
Robert Schumann : Sonate pour piano n° 1 en fa dièse mineur, opus 11 Arielle Beck (piano)
 A. Beck (© Valentine Chauvin)
« Elle a 16 ans et elle est mondialement connue » entend‑t‑on dire un spectateur à son interlocuteur au téléphone en allant prendre place dans les gradins du parc de Florans. Si le propos sur sa réputation planétaire relève de la galéjade méridionale, c’est bien le très jeune âge de la pianiste du soir qui est au centre des conversations et des attentions. Née en 2009, remarquée par Stephen Kovacevich et Martha Argerich, soutenue par René Martin dont le label Mirare doit faire paraître son premier album à la rentrée, Arielle Beck n’est plus tout à fait une débutante, en particulier à La Roque, où elle s’est produite lors des deux dernières éditions du festival sur des scènes « annexes ». Pour sa première apparition sous la conque du parc de Florans, elle fait le choix d’un programme risqué pour n’importe quel interprète. L’interrogation sur sa capacité à faire face aux exigences des œuvres retenues amène par conséquent l’auditeur à un dilemme méthodologique et éthique : faut‑il tenter de faire abstraction de cette obstinée question de l’âge, ou en tenir compte dans l’écoute et dans l’évaluation, alors même qu’on se trouve encore commotionné par l’onde de choc du récital de Vanessa Wagner, achevé une heure auparavant ?
Le déroulement du récital fera osciller entre ces deux attitudes, car Arielle Beck est une musicienne pleine de surprises, capable au fil du programme de dépasser certaines attentes, mais aussi de confirmer certaines craintes. On se disait ainsi, apparemment à tort, que le romantisme corseté des Variations sérieuses de Mendelssohn conviendrait bien à un tempérament adolescent. La pièce déçoit pourtant dans l’ensemble : l’approche en est très digitale, au ras du clavier, et il apparaît dès les premières mesures qu’Arielle Beck est avant tout une pianiste de la main droite : en partie à cause du Fazioli dont elle a fait choix, les plans manquent d’équilibre, avec une basse effacée et des aigus très en avant. Prise isolément, chaque variation offre une grâce mozartienne aux teintes de pianoforte, et Arielle Beck peint avec finesse les changements de climat du recueil. Celui‑ci en vient à ressembler davantage à une série de pièces de genre sans unité ni progression : on songe davantage aux Variations Abegg ou aux Papillons de Schumann qu’aux cycles de Beethoven.
Le passage à la Sonate D. 784 pouvait inquiéter, tant il existe de versions marquantes de cette page d’un impact considérable, mais difficile à saisir. La conduite du premier mouvement rassure : Arielle Beck s’y montre sobre, soucieuse de ne pas forcer les contrastes entre les deux thèmes, mais en assurant avec talent les transitions. La question du tempo, si importante dans Schubert, est ici traitée avec une mesure bien venue, et le pas schubertien se montre déjà sûr, et le restera au long de la sonate. Malgré cela, on sent que le Wanderer est au tout début du chemin, mais il est difficile lui reprocher de ne pas mettre au discours schubertien, si bien mené qu’il soit, cet accent de fatalité qui exprime toute la pesanteur de l’existence. Une nouvelle fois, c’est dans la faible densité des accords à la main gauche que le déficit est le plus perceptible, particulièrement dans les climax du premier mouvement. Il en ressort une mélancolie naïve, mais en deçà de l’intensité tragique de l’œuvre. L’Andante est une franche réussite, d’une économie et d’une scansion qui manifestent le sens musical et l’acuité stylistique de la pianiste. En se détachant de l’effet de réception induit par la vue de cette frêle jeune fille et en se concentrant sur le seul phénomène sonore, on comprend être en présence d’une interprète de Schubert sensible et distinguée. L’Allegro vivace file lui aussi à belle allure, le mouvement perpétuel en est bien en place et fait jaillir avec surprise la mélodie du second thème, mais ce final est une étude de rythmes et de timbres, et non une course à l’abîme.
Arielle Beck montre également de belles affinités avec Chopin. Cela ne surprend guère dans la Première Ballade, pièce dont l’effet n’est pas difficile à produire, à condition d’en maîtriser les exigences techniques, ce qui va de soi pour une pianiste aussi douée. La ballade file droit, sa déclamation est affirmée et son accentuation précise, permettant au récit de s’épanouir. La Barcarolle est à l’inverse une œuvre ineffable et difficile à cerner. Arielle Beck s’y lance pourtant avec assurance et y installe une pulsation bien sentie. La cantilène se déploie en une sonorité liquide, une nouvelle fois très belle dans les aigus, mais dans une énonciation un peu courte de souffle. En s’efforçant, comme précédemment, de ne plus penser à l’âge de la pianiste, on note quelques phrasés un peu raides, une certaine fébrilité dans la progression, des couleurs parfois acides, même si l’on reste admiratif de la performance d’ensemble.
Vient enfin la Première Sonate de Schumann, qui trompe encore nos attentes, mais cette fois dans un sens négatif, tant la prestation est inégale. Après une introduction d’une intensité contenue, où le piano semble s’ébrouer avant de se lancer dans l’Allegro vivace, le mouvement ne parvient pas à prendre feu, et c’est en vain que l’on attend l’ardeur douloureuse de Florestan. Faut-il reprocher à Arielle Beck de demeurer étrangère à la fièvre de Schumann ? Sa lecture fait en tous cas penser au titre donné par le compositeur à la dixième de ses Scènes d’enfants : « Fast zu ernst », presque trop sérieux. Les deux mouvements suivants sont meilleurs, avec une Aria qui respecte l’indication senza passione, ma espressivo, et surtout un Scherzo qui trouve paradoxalement sa cohérence dans ses changements d’humeur, ainsi qu’il se doit pour mieux déconcerter les Philistins. Voilà qui donne envie d’entendre Arielle Beck dans des pages telles que l’Humoresque (au programme de son disque à paraître) ou les Bunte Blätter. Le Final, d’un climat si instable, est en revanche une déception, car si la pianiste en comprend les bizarreries, elle se montre exagérément prudente dans la réalisation. Il faudrait réussir à lâcher la bride, quitte à faire des fausses notes et à s’égarer parfois. Car c’est d’une manière plus embarrassante que la conclusion de la sonate, il est vrai labyrinthique, finit par dérouter l’interprète et son auditoire : la folie y fait défaut, alors qu’elle est le principe d’unité essentiel d’une page toute en ruptures et en redites.
C’est néanmoins de bonne grâce que le public applaudit une pianiste pétrie de qualités, mais toujours aussi réservée au moment des saluts. Fast zu ernst, de nouveau, et jusqu’à l’heure du bis : l’Allemande de la Deuxième Suite anglaise de Bach, impeccable, mais d’une dynamique réduite, semble encore une fois trop sage !
François Anselmini
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