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Epiphanie d’un chef-d’œuvre La Roque Abbaye de Silvacane 07/20/2025 - et 21* juillet 2025 Philip Glass : Etudes pour piano : Livres I [1] et II [2] Célia Oneto Bensaid [1], Vanessa Wagner [2] (piano)
 C. Oneto Bensaid (© Valentine Chauvin)
Tradition du Festival de La Roque-d’Anthéron, la programmation d’« intégrales » est particulièrement présente dans ce millésime 2025. Avant les Préludes et Fugues de Chostakovitch le 10 août, puis la totalité du piano de Ravel par le trio Williencourt, Gouin et Neuburger le 12, ce sont les Etudes (1994‑2012) de Philip Glass qui sont mises à l’honneur avec deux concerts en fin d’après‑midi dans le cadre inspirant de l’abbaye de Silvacane. C’est en effet une autre démarche fétiche de René Martin et de son équipe que d’investir musicalement divers lieux situés dans les alentours de La Roque, à commencer par ce magnifique cloître du XIIIe siècle, où le piano est placé à l’angle nord‑ouest, tandis que les spectateurs s’assoient au long des deux galeries adjacentes. L’ingéniosité du dispositif permet de bénéficier à la fois de la vue des voûtes en berceau et d’une acoustique dont la réverbération convient à merveille à Philip Glass et à ses jeux d’écho et de résonance.
Deux pianistes très investies dans ce répertoire se partagent le corpus, le Livre I pour Célia Oneto Bensaid, puis le Livre II le lendemain pour Vanessa Wagner. Après une présentation orale du cycle, dans laquelle elle insiste sur l’éclectisme de la musique de Glass et sur sa popularité actuelle, Célia Oneto Bensaid aborde les dix premières études dans une optique ultra‑virtuose. L’exubérance sonore et la musculature de son pianisme, l’assurance de sa technique, en un mot son engagement physique, font regarder Philip Glass en direction de Rachmaninov, bien que se manifestent aussi les influences de Bach (Etude n° 2), de Schubert (réminiscence de l’Impromptu D. 935 n° 4 au début de l’Etude n° 3), de Chopin (Etudes n° 4 et n° 6 presque « révolutionnaires ») ou encore Prokofiev (ostinato de l’Etude n° 10). La conviction et l’habilité instrumentale de l’interprète rendent justice à la diversité de ce premier cahier, par exemple dans la fin de l’ tude n° 2, aux motifs de cloches et à l’allure de choral, ou plus encore dans l’Etude n° 6, incontestable sommet du recueil. Néanmoins, la présentation de ce vaste cycle, telle qu’elle est assurée ici, prend le risque de lasser l’auditeur, tant cette sûreté pianistique est monolithique. La technique se laisse souvent trop voir et trop peu oublier : elle réduit parfois la musique de Glass à son prétexte (auto)didactique, voire à une série de procédés souvent très similaires d’une étude à l’autre. Ainsi l’Etude n° 7 débute‑t‑elle avec des tintements lointains et des couleurs estompées, qui contrastent habilement avec le lyrisme ardent de la pièce précédente ; néanmoins, presque comme dans chaque morceau, les accords de la main gauche viennent peu à peu densifier la matière sonore et saturer l’espace de manière bien prévisible. De même, la grâce initiale de l’Etude n° 8 est rapidement noyée sous des harmonies trop assénées, des trémolos vrombissants et des mélodies toujours plus allongées balayant en boucle tout le clavier. Si Célia Oneto Bensaid se grise de sa propre maîtrise pianistique tout en diffusant une énergie palpable dans l’auditoire, elle en épuise quelque peu la faculté d’écoute. L’Etude n° 5 illustre ainsi presque jusqu’à la caricature le concept de musique répétitive, de même que l’on finit par souhaiter l’abrègement des trois bis donnés en fin de parcours (Mad Rush, un extrait de la musique de Truman Show et la deuxième pièce de Metamorphosis).
 V. Wagner (© Valentine Chauvin)
On revient le lendemain au même lieu pour entendre la seconde partie du cycle, pour un inévitable exercice d’écoute comparée, dont il est presque embarrassant de devoir ici rendre compte. Il a été tenté, dans les lignes ci‑dessus, de rendre justice aux mérites de Célia Oneto Bensaid, à la sincérité et à la fougue de son engagement en faveur de la musique de Glass. Son approche, néanmoins, présente des limites d’autant plus patentes qu’elles sont mises en lumière par la prestation éblouissante de Vanessa Wagner, assurément le temps fort de ce début de festival et l’un des plus beaux récitals de piano qui se puissent concevoir.
De la musique de Glass, Vanessa Wagner dit qu’elle a changé sa vie. Il est probable que son interprétation a également changé celle des spectateurs qui avaient la chance d’être présents.
Comment expliquer un tel contraste avec le récital de la veille et l’épiphanie musicale provoquée par cette audition du Second Livre des Etudes ? A son entrée sur scène, la pianiste est déjà habitée par la musique, et dès les premières notes de l’Etude n° 11, on est subjugué par la finesse et le grain de son jeu, par le velouté et la rondeur du toucher, permis par un usage des pédales d’une subtilité fascinante, par le fondu de la sonorité qui fait vibrer les voûtes du cloître autant que la sensibilité du public. Plus économe de ses moyens que sa consœur, Vanessa Wagner va pourtant beaucoup plus loin, et donne à entendre ces Etudes de Glass pour ce qu’elles sont certainement, c’est-à-dire l’un des plus grands cycles pour piano de notre temps. Ici, les procédés s’abolissent dans une intensité de tous les instants, les répétitions suspendent le temps de manière réellement planante, et les longueurs se font divines. Car c’est désormais la grâce et par le drame de Schubert que sont habitées ces pièces : ainsi l’ostinato de la main gauche de l’Etude n° 12 paraît‑il citer le motif répété de la Fantaisie en fa mineur, avec non moins de profondeur et de déchirements, tandis que la trépidation alarmée de l’Etude n° 13 rappelle le début de La Belle Meunière, et les roulements de l’Etude n° 17 invoquent les maléfices du Roi des aulnes. Le charisme et la foi de Vanessa Wagner nous font cheminer de sommet en sommet : exemple parmi bien d’autres, l’Etude n° 15 se déploie avec une majesté digne de celle de « La Grande Porte de Kiev » de Moussorgski, avant que l’étude suivante ne ramène à un lyrisme schubertien d’une progression à couper le souffle. Dans cette vision inspirée, chaque pièce donne l’impression de toucher à une essence musicale et presque existentielle, très au‑delà de la réalité instrumentale. Sans faiblir, bien au contraire, l’ultime Etude nous emmène à la dernière extrémité de l’interprétation : traversée d’harmonies inouïes, de silences et d’échos une nouvelle fois merveilleusement habités par la pianiste, elle s’incarne peu à peu avec une extrême puissance, avant de s’éteindre dans une fin étirée et hypnotique, où passe le fantôme du Leiermann, dernier spectre du Voyage d’hiver.
Bouleversée par ce cheminement musical qu’elle abordait pour la première fois en public, Vanessa Wagner émerge de sa concentration pour prendre la mesure du choc produit sur l’auditoire. Manifestement, elle n’a guère envie de sacrifier à l’usage conventionnel du bis, tant la vingtième étude est une conclusion définitive. Elle s’y résout pourtant, avec la pièce Distant Figure, toute en frémissements lyriques, trémolos exaltés et gammes ascensionnelles, puis avec l’Etude n° 6, qui nous transporte une nouvelle fois au cœur d’une expérience sensorielle et mystique, celle de l’avènement du génie de Philip Glass par le talent et par la grâce de Vanessa Wagner.
Le site de Célia Oneto Bensaid
Le site de Vanessa Wagner
François Anselmini
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