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Haute définition

La Roque
Parc du château de Florans
07/20/2025 -  
Gabriel Fauré : Sicilienne en sol mineur, opus 78 – Après un rêve, opus 7 n° 1 – Cantique de Jean Racine, opus 11 (arrangements Debargue)
Frédéric Chopin : Scherzo n° 2 en si bémol mineur, opus 31 – Ballade n° 4 en fa mineur, opus 52
Alexandre Scriabine : Sonate pour piano n° 3 en fa dièse mineur, opus 23
Franz Liszt : Ballade n° 2 en si mineur, S. 171 – Années de pèlerinage (Deuxième Année : Italie), S. 161 : 7. « Après une lecture du Dante »

Lucas Debargue (piano)


L. Debargue (© Valentine Chauvin)


Après l’oiseleur Emelyanychev, c’est à une autre forte personnalité musicale, mais d’une nature radicalement différente, qu’est confiée la deuxième soirée du Festival de La Roque‑d’Anthéron. A son entrée en scène, Lucas Debargue se dirige avec décision vers son imposant piano Opus 102 de Stephen Paulello, qu’il a tenu à faire voyager avec lui jusqu’au parc de Florans. Prenant la mesure de la vaste conque acoustique, sa version de la Sicilienne conjugue richesse des textures harmoniques et élan mélodique, le tout dans une sonorité bien équilibrée, voire châtiée. De même, les graves accords qui scandent la transcription d’Après un rêve servent de points d’appui au déploiement d’une ligne de chant très lisible. Après cela, Debargue prend la parole pour expliquer que sa version du Cantique de Jean Racine n’est pas une simple transcription, qui aurait été selon lui « ennuyeuse », mais une paraphrase à la manière de Liszt. Les intentions ainsi énoncées, il enrobe la mélodie de Fauré de contrechants, de nappes harmoniques et d’envolées dans les hauts du clavier qui lui confèrent une flamboyance effectivement lisztienne. Là aussi, la fermeté de la main gauche apporte de l’assise, ce qui semble illustrer la phrase attribuée à Chopin : « Que votre main gauche soit votre maître de chapelle, tandis que votre main droite jouera ad libitum ».


Cette manière de placer sa maîtrise pianistique au service d’une vision très arrêtée et analytique des œuvres, de mettre en œuvre ses intentions avec une précision jalouse et un grand détail, d’atteindre à la réalisation d’un discours musical assertif par le soin de la mise en place, se retrouve tout au long de la suite du programme. Sans doute traduit‑elle la hauteur de vues de Lucas Debargue et la puissance de son tempérament, mais aussi sa volonté d’affirmer que son interprétation est la bonne. S’y décèle peut-être, dans cette conjonction entre perfection instrumentale, exigence intellectuelle et subjectivité décidée, la composante russe de sa formation et l’influence de son travail avec Rena Cheretchevskaïa. Mais la précision de l’agogique, cette façon de suivre son chemin en jetant sur la musique un éclairage net et sans concession, en lui donnant des contours et des formes aussi tranchées, ce jeu en très haute définition, pourraient aussi rappeler, mutatis mutandis, la radicalité et le perfectionnisme d’un Michelangeli. Si l’on y ajoute une relation idiomatique avec la musique française, on se dit qu’on tient là un caractère artistique des plus singuliers.


Le défaut d’une telle idiosyncrasie est qu’on y joue à quitte ou double, selon que l’on adhère ou non à ses choix, dont certains peuvent emmener loin dans les profondeurs de la musique, et d’autres laisser à l’extérieur. C’est par exemple le cas de l’approche des deux œuvres de Chopin proposées. Batailleur et haché de silences dramatiques, le Deuxième Scherzo est un peu univoque et précipité dans sa déclamation ; même dans le second épisode, certes bien différencié du premier, la sonorité reste charpentée, alors qu’on aimerait y trouver plus d’abandon et de respiration. Ici, le maître de chapelle de la main gauche est d’une sévérité excessive, qui ne laisse s’assouplir des accents pourtant singuliers à la main droite.


Ces défauts se retrouvent dans les deux ballades, celle de Chopin puis celle de Liszt après l’entracte. Dans ces pièces narratives, où se succèdent des épisodes contrastés, la densité du son est remarquable et les développements d’une grande richesse, mais certains phrasés paraissent raides à force de tranchant. La progression rhétorique en est à ce point implacable qu’elle capte l’attention et tient en haleine à chaque instant. Mais ne serait‑il pas possible de prendre mieux son temps et son plaisir, de ménager es transitions, de savourer en musardant le beautés d’un chef‑d’œuvre aussi absolu que la Quatrième Ballade, ici passée au scanner d’une intelligence musicale indiscutable, mais trop intransigeante ? Tout aussi haletante et démonstrative est la Seconde Ballade de Liszt, inspirée, selon Arrau, par la légende de Héro et Léandre. L’ampleur de sa mise en espace, la vigueur de l’opposition des deux thèmes, l’inflexibilité de leur développement sont bien soulignées par Debargue, aidé en cela par les qualités de clarté et de projection de l’Opus 102. Néanmoins, cette approche très instrumentale, voire cérébrale, fait peu entendre la détresse de Léandre noyée dans le flot de l’Hellespont ou la plainte de Héro, pourtant aussi sublime que celle de l’Isolde de Wagner.


En revanche, la fin du récital offre des lectures de haut vol de la Troisième Sonate de Scriabine et de la Dante‑Sonata, dont les dimensions et l’architecture sont à la mesure de l’exigeant génie du pianiste. Sous ses doigts, la pièce de Scriabine devient pleinement ce qu’elle est, c’est‑à‑dire l’une des dernières grandes sonates romantiques complètes, avec ses quatre mouvements tous parfaitement caractérisés. La forme sonate du premier devient ici limpide dans l’énonciation éloquente des deux thèmes, puis dans la rigueur de leur développement. L’Allegretto qui suit, à la fois urgent et parfaitement en place, prend, avec une ampleur et une proportion de son idéales, toute son allure de scherzo, où le trio est pour une fois plus détendu. Si l’on pourrait souhaiter moins d’allant dans le mouvement lent (l’indication Andante étant prise à la lettre), on apprécie ses couleurs nocturnes et la qualité du rappel thématique du premier mouvement, pierre angulaire de cette sonate de nature cyclique. Le final parvient enfin, comme dans les pages de Fauré, à concilier la richesse horizontale des accords et la dilatation verticale de la mélodie, dans une savante gradation des effets. Debargue est tout aussi marquant dans « Après une lecture du Dante », par la variété de son toucher, par le dosage au millimètre des nuances, par la netteté des plans et la minutie des détails de cette fresque. Si les passages évocateurs de Beatrice sont ici plus ardents qu’extatiques, le pianiste se montre dans l’ensemble aussi fougueux que lucide, dans l’égalité sans faille de ses trilles comme dans la surpuissance des octaves, attaqués de très haut pour mener l’aventure sonore à sa conclusion.


Les bis condensent toutes les caractéristiques de cette soirée plus impressionnante qu’émouvante. La Sonate K. 208 de Scarlatti, romanticisée et d’une longueur de son digne d’Horowitz, n’évoque en rien le clavecin mais signe plutôt les affinités russes du pianiste. Dans la curiosité qu’est l’unique Mazurka (opus 32) de Fauré, le zal polonais (exploré par Debargue dans un album partagé avec Gidon Kremer) est revisité par la grâce bien française du compositeur, de sorte que l’accentuation caractéristique sur le deuxième temps disparaît bientôt derrière les longues lignes mélodiques et la richesse des harmonies. En revanche, la Sonatine de Ravel, généreusement donnée dans son intégralité, est une merveille, dont chaque note trouve son juste poids et sa juste couleur. Au terme d’un récital somme tout passionnant, on en savoure la perfection de forme et les teintes d’ardoise, rendues par la précision d’horloger et la science des timbres de Lucas Debargue.


Le site de Lucas Debargue



François Anselmini

 

 

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