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Papageno La Roque Parc du château de Florans 07/19/2025 - et 17 juillet 2025 (Amsterdam) Joseph Haydn : Fantaisie en ut majeur, Hob. XVII:4
Wolfgang Amadeus Mozart : Concerto pour piano n° 22 en mi bémol majeur, K. 482
Ludwig van Beethoven : Symphonie n° 6 en fa majeur « Pastorale », opus 68 Orchestre de chambre de Paris, Maxim Emelyanychev (piano et direction)

En faisant le choix de confier à Maxim Emelyanychev la soirée d’ouverture de cette quarante‑cinquième édition, les organisateurs du Festival international de piano de La Roque‑d’Anthéron ont eu la main heureuse. En effet, s’il est moins un pianiste qui s’essaie à la direction d’orchestre qu’un chef qui joue occasionnellement au clavier, très apprécié pour ses prestations à la tête de son ensemble Il Pomo d’Oro ou de l’Orchestre de chambre d’Ecosse, le musicien russe est surtout une personnalité musicale aux multiples facettes et en ébullition permanente.
Avant même l’entrée en scène des musiciens, la disposition du plateau sous la célèbre conque du parc de Florans intrigue. Contrairement à l’usage traditionnel du jouer/diriger, le piano est en effet disposé de profil et le couvercle à moitié ouvert, comme lorsque soliste et chef sont deux personnes distinctes. Ainsi le pianiste‑chef est‑il appelé à tourner le dos aux premiers violons et aux cors, tandis que l’aile du piano dérobe au moins en partie les pupitres de violoncelles et de seconds violons à sa vue, de sorte que l’on demande bien comme le maître d’œuvre de la soirée va s’y prendre.
Ces interrogations sont aussitôt balayées par l’entrée en scène bondissante de Maxim Emelyanychev. Saluant avec chaleur le public et les musiciens déjà assemblés sur scène pour écouter la pièce soliste, il débute presque par surprise la Fantaisie en ut majeur de Haydn. Faisant courir ses doigts avec agilité sur les touches, lançant des regards malicieux au public dans les traits les plus enjoués, il prolonge de manière théâtrale les points d’orgue qui segmentent la partition, meublant même ces intervalles de plaisanteries sur la difficulté de faire défiler la partition sur sa tablette ou sur les cigales qui dialoguent avec Haydn. Si ces espiègleries, dignes du Mozart de Tom Hulce dans Amadeus, établissent un rapport de communication chaleureuse avec l’auditoire, on redoute que ce cabotinage ne vienne s’interposer devant la musique et mettre en péril la concentration de l’artiste, ce dont témoignent quelques menus accrocs. Le grand Bechstein choisi trouve néanmoins d’admirables sonorités de pianoforte et surtout, la nature par essence décousue et capricieuse de la pièce est traduite avec justesse.
 M. Emelyanychev (© Valentine Chauvin)
Jamais avare de surprises, Emelyanychev débute avant la fin des applaudissements et quasi attaca le concerto de Mozart. Davantage animateur de l’orchestre que maestro tout‑puissant, il se déplace derrière son piano en direction de chaque pupitre pour y porter son ardeur juvénile et sculpter avec finesse les sonorités inouïes de l’introduction orchestrale. L’entrée du piano est de même d’une souplesse parfaite et d’un caractère finement dosé, avec des ornements bien appropriés. Entre exubérance slave et esprit « baroque », Emelyanychev parvient à concilier l’attention aux détails des interprétations « historiquement informées » avec une ligne mélodique au galbe romantique Son charisme parvient sans peine à fédérer l’orchestre, à donner de la cohérence aux tutti et à conduire attentivement les dialogues, grâce à un geste de la tête en direction des vents ou un signe de la main derrière l’épaule vers les premiers violons. C’est ainsi qu’il conclut le grandiose Allegro avec une cadence parée de couleurs sombres, probablement de son cru, mais pleinement dans le style et dans l’esprit.
Toujours très à l’écoute de son orchestre, le chef‑pianiste installe dans l’Andante l’accompagnement homogène et sobre des cordes et entre dans un merveilleux dialogue avec les pupitres de vents (mention spéciale à la flûte de Marina Chamot‑Leguay et au basson de Fany Maselli) : bras croisés quand il ne joue pas au piano, se contentant, comme un Bernstein des temps modernes, de donner ses indications du regard, il les laisse s’épanouir et mener le jeu pour mieux se concentrer sur la variété d’accents et d’attaques qu’il confère à une partie soliste d’une grande liberté, qu’il nous fait redécouvrir sous un jour nouveau. Ainsi nous conduit‑il, avec son âme d’enfant et sa science de grand artiste, au cœur du mystère mozartien que renferme ce mouvement parmi les plus sublimes du Maître.
Tout aussi admirable est le Final : pris une nouvelle fois attaca, il amène de larges sourires sur le visage des musiciens. Lançant ses traits d’un air faussement désinvolte, soutenant au clavier les tutti, soignant l’échange avec les cors, Emelyanychev en fait une scène d’opéra, où il joue les prime donne sans écraser les autres personnages : en témoigne une mini‑cadence improvisée qui introduit à la rupture de ton Andantino cantabile, audace imaginée par Mozart en 1785 et réinventée ce soir.
Justement acclamé après une cadence tout aussi théâtrale, Emelyanychev choisit de donner en bis une adaptation de l’« Abendlied » (opus 85 n° 12) de Schumann : si l’on y admire la délicatesse de toucher, on regrette que ce rappel nous emmène dans des contrées musicales aussi éloignées de Mozart.
Après l’entracte, on sait pouvoir faire confiance au chef russe pour donner vie à une partition aussi colorée et expressive que la Symphonie pastorale. L’orchestre le suit comme un seul homme pour prendre le mouvement initial sans alanguissement et dans une vibration intense du son, où chaque composante de l’orchestre se fait entendre avec transparence et où l’homogénéité des cordes fait merveille sous la férule talentueuse de la première violon Deborah Nemtanu. Il en va de même dans la « Scène au ruisseau », qui trouve une pulsation et une liquidité idéales. Là aussi, flûte, hautbois et clarinette (Florent Pujuila) font merveille jusque dans les chants de rossignol, de caille et de coucou de la fin du mouvement, qu’Emelyanychev fait sonner avec un esprit et un lyrisme dignes de Papageno. Les trois derniers mouvements sont conçus à la manière d’un tout organique et narratif, comme un opéra sans paroles. La fête paysanne s’élance ainsi avec une rusticité sans apprêts autour d’un hautbois aux teintes de chalumeau jusqu’à l’intervention allègre des trompettes naturelles, tandis que l’exubérance du chef se trouve à son affaire dans l’orage du quatrième mouvement, où il mime la terreur des villageois (piccolo et clarinettes), déchaîne les éclairs striant la masse orchestrale et frappe dans l’air aussi vigoureusement que le timbalier fait entendre les grondements du tonnerre. Enfin, il confère une densité encore renforcée au chant d’action de grâce final d’un lyrisme puissant et quasi saturé par la passion communicative du chef.
Toujours aussi jovial et énergique, Maxim Emelyanychev dégaine de bonne grâce la partition d’un bis orchestral minutieusement préparé. Le troisième Entracte de la musique de scène de Rosamonde de Schubert lui permet une dernière fois de mettre en valeur son orchestre, entre mélodie vibrante des cordes et beauté translucide des bois, dont il agence les ombres et les lumières en grand homme de théâtre. Manifestement électrisés par cette personnalité hors normes, les musiciens de l’Orchestre de chambre de Paris restent sur scène après les derniers saluts pour se congratuler chaleureusement et se prendre en photo, toujours applaudis par un public lui aussi peu disposé à prendre congé d’un telle soirée !
Le site du Festival international de piano de La Roque‑d’Anthéron
Le site de l’Orchestre de chambre de Paris
François Anselmini
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