About us / Contact

The Classical Music Network

Geneva

Europe : Paris, Londn, Zurich, Geneva, Strasbourg, Bruxelles, Gent
America : New York, San Francisco, Montreal                       WORLD


Newsletter
Your email :

 

Back

Les murs ont des oreilles

Geneva
Grand Théâtre
09/15/2023 -  et 17, 21, 24, 26, 28 septembre 2023
Giuseppe Verdi : Don Carlos
Charles Castronovo*/Leonardo Capalbo (Don Carlos), Stéphane Degout (Rodrigue, marquis de Posa), Eve‑Maud Hubeaux (La princesse Eboli), Rachel Willis-Sørensen (Elisabeth de Valois), Dmitry Ulyanov (Philippe II), Liang Li (Le Grand Inquisiteur), William Meinert (Un moine), Ena Pongrac (Thibault), Julien Henric (Le Comte de Lerme), Giulia Bolcato (Une voix céleste), Raphaël Hardmeyer, Benjamin Molonfalean, Joé Bertili, Edwin Kaye, Marc Mazuir, Thimothée Varon (Députés flamands)
Chœur du Grand Théâtre de Genève, Alan Woodbridge (préparation), Orchestre de la Suisse Romande, Marc Minkowski (direction musicale)
Lydia Steier (mise en scene), Momme Hinrichs (décors et vidéos), Ursula Kudrna (costumes), Felice Ross (lumières), Mark Schachtsiek (dramaturgie)


(© Magali Dougados)


Attention, événement : le Grand Théâtre de Genève vient d’ouvrir sa saison 2023‑2024 avec la version française de Don Carlos de Giuseppe Verdi, une version qui reste une rareté sur les scènes lyriques. Musicalement et surtout vocalement, le spectacle est une réussite, à marquer d’une pierre blanche, seule la mise en scène appelant quelques bémols.


La genèse de Don Carlos est complexe et passionnante, longue aussi, au point d’avoir occupé le compositeur pendant plus de vingt ans. C’est en 1865 que Verdi et l’Opéra de Paris se mettent d’accord pour la composition de l’œuvre, fonée sur le drame éponyme de Schiller. Deux ans plus tard, la première a lieu dans la capitale française. En 1884 est créée à Milan une version italienne en quatre actes. A l’époque, on avait déjà oublié qu’il s’agissait à l’origine d’un opéra en français. En 1886, Verdi publie une seconde version en italien (dite version de Modène), qui réintroduit l’acte de Fontainebleau, sans lequel l’ouvrage paraît bancal.


A Genève, à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, Marc Minkowski a dirigé la version originale parisienne, intégralement ou presque. La seule exception qu’a faite le chef a été le recours à la version milanaise pour le duo Philippe II-Posa, lequel lui paraissait plus tendu et plus direct. Les cinq mouvements du ballet ont été joués quasiment dans leur intégralité, mais en deux blocs distincts. Le premier bloc (deux mouvements) a été donné durant le premier tableau de l’acte III, juste avant l’entracte. La seconde partie du spectacle a débuté avec la scène de l’autodafé, immédiatement suivie par les trois derniers mouvements du ballet, ce qui permet accessoirement un important changement de décor. L’unique coupure a été opérée dans le Lamento de Philippe II de la fin de l’acte IV, où, comme l’avait d’ailleurs fait Verdi à Paris, la page – qui sera par la suite reprise dans le Requiem (« Lacrimosa ») – a été supprimée. S’il reconnaît que le passage est superbe, Marc Minkowski estime néanmoins la coupure salutaire, étant donné la longueur de l’œuvre. Dommage tout de même, car 10 minutes de plus ou de moins n’auraient pas changé grand‑chose à la durée de la représentation (un peu plus de 4 heures de musique), mais auraient permis d’entendre une page musicale magnifique. Cela étant, Marc Minkowski a livré une interprétation fluide et extrêmement raffinée, d’une grande richesse de couleurs et d’une incroyable densité sonore, mais qui a semblé un peu uniforme, manquant de contrastes. On mentionnera aussi la superbe prestation du chœur, particulièrement sollicité et confondant de précision.


Pour ce spectacle d’ouverture de saison, le Grand Théâtre de Genève est parvenu à réunir un plateau vocal homogène et de haut vol. Eve‑Maud Hubeaux a incarné une Eboli au tempérament volcanique et aux vocalises impressionnantes, poignante d’intensité dans le « O don fatale ». En Posa, Stéphane Degout a livré une véritable leçon de style, avec un « legato » exemplaire et un chant d’un extrême raffinement, capable de toutes les nuances. Charles Castronovo a été, quant à lui, un Carlos idéal, ardent et passionné scéniquement, élégant et délicat vocalement. En Elisabeth, Rachel Willis-Sørensen a semblé quelque peu sur la réserve en début de soirée, avant de laisser se déployer sa voix ample et majestueuse, malgré quelques tensions dans l’extrême aigu. S’il a les graves sonores de Philippe II, Dmitry Ulyanov n’a pas pu cacher une émission rocailleuse et son grand monologue a manqué d’émotion. Liang Li a campé un Inquisiteur particulièrement menaçant, aux graves abyssaux. Exception faite des deux basses, il faut relever la diction française impeccable de tous les solistes.


La metteur en scène Lydia Steier a transposé la cour de Philippe II d’Espagne du XVIe siècle dans un univers gris, austère et pesant, évoquant l’URSS de Staline ou l’ancienne Allemagne de l’Est. Les faits et gestes de chacun sont scrupuleusement épiés et surveillés par une nuée d’espions et d’informateurs portant un casque sur les oreilles et enregistrant la moindre parole. On se croirait transporté dans le film La Vie des autres. Le souverain, qui semble incarner le pouvoir absolu et croit tout contrôler, apparaît en fin de compte comme une simple marionnette, dont les ficelles sont tirées par un pouvoir encore bien plus puissant. La scène de bal du premier tableau de l’acte III crée un contraste saisissant avec le reste du spectacle : elle a des allures d’orgie car c’est le seul moment où les personnages cessent de se sentir surveillés et parviennent à se lâcher complètement. Malheureusement, Lydia Steier use et abuse du thème de la surveillance, ce qui finit par devenir lassant. Et ridicule parfois, comme lorsque des moines encapuchonnés, concentrés dans leur lecture se mettent à trembler de stupeur lorsqu’ils entendent, à l’acte II, Don Carlos révéler à Rodrigue qu’il est amoureux de la Reine, la femme de son père. Il faut néanmoins reconnaître à la metteur en scène américaine le talent d’avoir finement caractérisé chaque personnage, avec une direction d’acteurs très fouillée.



Claudio Poloni

 

 

Copyright ©ConcertoNet.com