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Magie des sons et des lumières à Bastille

Paris
Opéra Bastille
12/04/2021 -  et 7, 10*, 13, 16, 19, 22, 26, 30 décembre 2021
Giacomo Puccini : Turandot
Elena Pankratova (Turandot), Guanqun Yu (Liù), Gwyn Hughes Jones (Calaf), Vitalij Kowaljow (Timur), Carlo Bosi (L’Imperatore Altoum), Alessio Arduini (Ping), Jinxu Xiahou (Pang), Matthew Newlin (Pong), Bogdan Talos (Un Mandarino)
Chœurs de l’Opéra national de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine/Chœurs d’enfants de l’Opéra national de Paris, Ching-Lien Wu (cheffe des chœurs), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Gustavo Dudamel (direction musicale)
Robert Wilson (mise en scène, décors, lumières), Nicola Panzer (co-mise en scène), Stephanie Engeln (décors), Jacques Reynaud (costumes), Manu Halligan (maquillage), John Torres (lumières), Tomek Jeziorski (vidéo), José Enrique Macián (dramaturgie)


G. Yu (© Charles Duprat/Opéra national de Paris)


C’est le baptême du feu de Gustavo Dudamel en tant que directeur musical de l’Opéra de Paris, c’est la première parisienne d’une production de Robert Wilson vue sur d’autres scènes, dont la captation à Madrid a fait l’objet d’un DVD. On attendait donc d’abord le chef vénézuélien dans cette Turandot, où il a beaucoup impressionné.


Non qu’il crée et entretienne une tension ou une urgence, malgré la rapidité de certains tempos : il installe surtout des climats. Qu’il rutile ou chatoie, l’orchestre de Puccini sonne comme rarement, d’un raffinement inouï, d’une clarté acérée mais jamais sèche, même si l’hymne à la lune manque un peu de poésie. La musique ressortit ici à de la mélodie de timbres, d’une infinie modernité, notamment dans l’exaltation de l’exotisme, loin d’une certaine tradition italienne avant tout axée sur l’effusion lyrique. Fidèle à lui-même, à la tête d’un orchestre de nouveau conquis, Dudamel dirige Turandot comme il dirigeait La Bohème en 2017. Et il semble de nouveau ne pas porter assez les chanteurs, les trois protagonistes surtout, qui ne provoquent pas ce frisson qu’on attend du testament puccinien. On croit souvent entendre une grande symphonie avec voix : l’avenir nous dira si Gustavo Dudamel est vraiment un chef de théâtre et l’on attend impatiemment ses Noces de Figaro.


Elena Pankratova a les moyens du rôle, une voix longue et mordante de soprano dramatique, sortant plutôt victorieuse des écueils d’un rôle assassin, mais reste trop monolithique dans l’incarnation – on cherche les fêlures de la princesse. Elle doit toutefois s’incliner devant la Liù de Guanqun Yu, rien moins qu’esclave évanescente, timbre de fruit mûr et ligne polie, aux aigus filés capiteux – avec une vraie messa di voce à la fin de « Signore, ascolta ». Le plus modeste Gwyn Hughes Jones, en revanche, est peut-être un Radamès, mais pas un Calaf, dont il n’a pas l’héroïsme conquérant, honnête et stylé néanmoins, sans débordements époumonés. Menés par le Ping d’Alessio Arduini, les trois ministres sont parfaits, le Mandarin de Bogdan Talos impressionne, Vitalij Kowaljow a la noblesse éplorée de Timur, alors que Carlo Bosi, sur sa balançoire, chante de trop loin l’empereur Altoum. Après Œdipe, le chœur montre à quel sommet Ching-Lien Wu peut le hisser.


Bleutées ou rouge sang, laiteuses ou blafardes, d’une irréelle beauté, les lumières créent cette magie propre à l’univers de Bob Wilson qui, toujours, limite son décor à une abstraction symbolique : grands panneaux coulissants au premier acte, mangrove labyrinthe où erre Calaf au troisième. L’Orient, néanmoins, est loin d’avoir disparu, signifié par les costumes et les armures, et, évidemment, le hiératisme de gestes subtilement esquissés – pour la mort de Liù une simple inclinaison de tête : à sa façon, le Texan préserve l’exotisme de l’œuvre. On ne dira pas qu’il s’attache à créer des êtres de chair et de sang, plus intéressé par des figures archétypales, moins figures d’opéra que de rituel d’opéra, jusqu’aux trois ministres, qu’on croirait venus de la commedia dell’arte. C’est sa façon à lui d’être fidèle à l’opéra de Puccini, sans le priver de sa grandeur, à rebours du spectacle hollywoodien auquel on le ramène souvent. Du moins jusqu’à la fin : alors que le duo d’amour atteint son paroxysme, Calaf disparaît et la princesse reste tragiquement seule dans la lumière du matin. Mais cet esthétisme distancié ne provoque pas l’émotion que suscitait une Madame Butterfly devenue légendaire, maintes fois reprise à Bastille.



Didier van Moere

 

 

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