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Un début de saison prometteur

Tours
Opéra
10/01/2021 -  et 3, 5 octobre 2021
Camille Saint-Saëns : La Princesse jaune, opus 30
Georges Bizet : Djamileh

Jenny Daviet (Léna), Aude Extrémo (Djamileh), Sahy Ratia (Kornélis/Haroun), Philippe-Nicolas Martin (Splendiano), Maxime Le Gall (Marchand d’esclaves), Sonia Duchesne (Danseuse)
Chœur de l’Opéra de Tours, Orchestre symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours, Laurent Campellone (direction musicale)
Géraldine Martineau (mise en scène), Salma Bordes (scénographie), Sonia Duchesne (chorégraphie), Léa Perron (costumes), Olivier Oudiou (lumières)


La Princesse jaune: J. Daviet (© Marie Pétry)


Fermé pendant plusieurs mois pour cause de pandémie, comme partout ailleurs en France, l’Opéra de Tours en a profité pour changer de directeur général, avec la nomination en septembre 2020 de Laurent Campellone. Une heureuse nouvelle, tant l’ancien directeur musical de l’Opéra et de l’Orchestre symphonique de Saint-Etienne, entre 2004 et 2014, a acquis une renommée bien au-delà de l’Hexagone, notamment pour sa capacité à explorer le répertoire dans sa diversité, comme l’ont notamment montré les résurrections du Mage de Massenet en 2013 et des Barbares de Saint-Saëns en 2014, à chaque fois en partenariat avec le Palazzetto Bru Zane - Centre de musique romantique française. C’est précisément les équipes de son directeur artistique Alexandre Dratwicki que l’on retrouve aux manettes de cette soirée tourangelle originale, consacrée à deux ouvrages aussi courts que méconnus de Saint-Saëns et Bizet, qui seront repris à Tourcoing du 19 au 22 mai 2022.


On ne peut que se réjouir de la confrontation sur scène de ces petits bijoux composés tous deux en 1872, avec le même librettiste Louis Gallet, qui deviendra ensuite un collaborateur régulier de Saint-Saëns (Etienne Marcel, Proserpine, Ascanio, Frédégonde et Déjanire), mais aussi de Massenet (Le Roi de Lahore, Le Cid et Thaïs) et Gounod (Cinq-Mars). Ces ouvrages tentent de faire oublier la récente défaite face à l’Allemagne, en transportant l’auditeur en de lointain raffinements orientaux, du Japon à l’Egypte – du moins tels qu’un Occidental se les représente alors. Pour autant, les livrets laissent entrevoir quelques nuages, notamment une vision pessimiste des relations homme/femme, qui dut plaire autant au misogyne Saint-Saëns qu’au malheureux Bizet, empêtré dans un couple bancal. On s’amuse ainsi aux allusions à peine voilées du texte: «Je n’aime aucune femme au monde, j’aime l’amour!» affirme Haroun, alors que Kornélis trouve dans un travail acharné «l’oubli de ses peines» (au premier rang desquelles l’absence de désir pour sa promise). Les dénouements heureux tombent un peu comme un cheveu sur la soupe et sonnent davantage comme le triomphe de la raison sur la passion. Quelques années plus tard, Saint-Saëns ne cède-t-il pas à une même velléité d’auto-persuasion en succombant aux sirènes d’un mariage, pourtant voué à l’échec?


Quoi qu’il en soit, la similarité des sujets traités par les livrets ne se retrouvent pas au niveau des partitions, très différentes. Saint-Saëns montre ainsi un visage plus classique, s’appuyant sur un thème initial virevoltant et entêtant, qui revient plusieurs fois tout au long de l’ouvrage. On pense parfois à l’élan juvénile des deux premiers concertos pour piano, dont se saisit Laurent Campellone en mettant en avant la clarté des plans sonores, ainsi que plusieurs détails de l’orchestration pour les graves, en des fins de phrasé très soignées. En un style proche du Désert de Félicien David (voir le superbe enregistrement réalisé par Laurence Equilbey en 2015), Saint-Saëns joue de sobres touches orientalisantes, tout en évoquant plus particulièrement le Japon par la fine rythmique des pizzicatos aux cordes ou à la harpe. On note aussi le peu d’instruments «typiques» (le gong essentiellement) utilisés. Le traitement vocal, proche de Gounod, donne à entendre un duo final étendu et très réussi.


Les deux interprètes montrent un bon niveau global, aussi à l’aise vocalement que dans les parties théâtrales parlées, assez nombreuses. Jenny Daviet (Léna) fait ainsi valoir une belle aisance technique, portée par un velouté bienvenu dans l’émission. On peut juste lui reprocher une diction moyenne dans les passages rapides. A ses côtés, Sahy Ratia (Kornélis) perd parfois en substance dans le suraigu, trop nasal (surtout dans le Bizet qui suit, plus virtuose). On aime toutefois son beau timbre clair, tout autant que le naturel des phrasés, qui lui valent une belle ovation en fin de soirée.



Djamileh: S. Ratia, A. Extrémo, P.-N. Martin (© Marie Pétry)


Déjà montée à Rennes en 2012, cette très efficace Princesse jaune mérite sa résurrection, que ce soit sur scène ou à l’écoute du disque réalisé récemment par les équipes du Palazzetto avec rien moins que Mathias Vidal et Judith van Wanroij (voir le compte rendu en anglais). Djamileh aura également cet honneur l’an prochain à l’issue des représentations prévues à Tourcoing, avec les mêmes interprètes qu’à Tours.


On ne peut que s’en réjouir, tant l’ouvrage fait entendre une musique autrement plus imaginative et colorée que celle de Saint-Saëns, fourmillant d’innovations harmoniques. Après la création, sans doute surpris par l’opulence orchestrale, certains critiques n’hésitent pas à fustiger le wagnérisme de la partition, pourtant audible à de rares endroits, notamment dans le duo final. Quelques mois plus tard, avec la musique de scène de L’Arlésienne, Bizet revient à un langage plus traditionnel, où l’ivresse mélodique et la clarté des lignes dominent.


Les interprètes apportent beaucoup de plaisir tout du long, notamment les graves opulents d’Aude Extrémo (Djamileh), qui surclasse ses partenaires dans la projection – sans doute un peu trop par endroit. On note aussi quelques placements de voix difficiles dans le suraigu, occasionnant quelques faussetés dans le trio. Philippe-Nicolas Martin (Splendiano) fait valoir son aisance dramatique habituelle, même si on peut lui reprocher un souffle un peu court dans les parties chantées.


Sur le plateau, la mise en scène inoffensive de Géraldine Martineau, pensionnaire de la Comédie-Française (avec laquelle un partenariat inédit a été engagé pour toute la saison), s’appuie sur une scénographie minimaliste et des costumes classieux. Le peu d’action n’aide pas à animer l’ensemble, bien sûr, mais on aurait aimé une direction d’acteur plus audacieuse, à même de donner davantage de consistance aux personnages. Quoi qu’il en soit, ce parti pris discret n’empêche pas de se féliciter d’une soirée globalement très réussie, vivement applaudie par un public heureux de se frotter à nouveau à l’électricité du spectacle vivant.



Florent Coudeyrat

 

 

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