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Les Quatre derniers Lieder selon Gérard Grisey

Paris
Cité de la musique
10/15/2020 -  
Gérard Grisey : Stèle - Vortex temporum - Quatre Chants pour franchir le seuil
Sophia Burgos (soprano), Dimitri Vassilakis (piano)
Ensemble intercontemporain, Matthias Pintscher (direction)


S. Burgos (© Kate Lemmon)


Un concert monographique consacré à Gérard Grisey? C’est dire le prestige dont jouit le compositeur, disparu en 1998 à l’âge de 58 ans, parmi ses contemporains (spectraux ou non)! Et le statut de classique que revêt son œuvre... qui ne se limite pas aux emblématiques Espaces acoustiques (1974-1985).


La pièce Stèle (1995) partage avec les Symphonies de Bruckner le fait qu’on la voit plus qu’on ne l’entend commencer. Au fameux tremolo des cordes se substitue ici le roulement sourd du premier percussionniste, au seuil de l’audible, auquel répond le second par des martellements de plus en plus marqués. Gilles Durot et Samuel Favre auscultent leur grosse caisse jusqu’à «épeler» avec force, dans les dernières mesures, le chiffre originel de cette partition concentrée.


Prélude idoine au plus ambitieux triptyque Vortex temporum, créé en 1996 par l’Ensemble Recherche dirigé par Kwamé Ryan. Frappe toujours ce maelstrom d’une densité inédite eu égard à l’instrumentarium réuni: il faut citer la cadence particulièrement musclée du piano (I), la déploration (en descentes chromatiques) sur laquelle s’inscrivent des déclamations astringentes (II), «la métrique malmenée» qui donne lieu à un fascinant «dialogue de sourds» entre le soliste et les autres instruments. Tour à tour miroitantes (formule tourbillonnaire initiale) et corrosives (bruitages d’«insectes» empruntés à Lachenmann), heurtées (oppositions de registres) et fondues (spectres du dernier mouvement), les sonorités de l’EIC bénéficient de la conduite inspirée de Matthias Pintscher: à l’opposé de la gestique de garde-barrière trop souvent de mise dans le répertoire contemporain, sa direction ménage de subtiles respirations, creuse ici un silence qu’elle compense ailleurs par une soudaine fulgurance. Dimitri Vassilakis, de son côté, saute avec une vitesse vertigineuse d’un extrême à l’autre du clavier, rappelant par endroits le piano mécanique de Conlon Nancarrow.


Perçus comme un authentique chef-d’œuvre – sans doute le dernier du XXe siècle – dès leur création posthume à Londres en 1999, les Quatre Chants pour franchir le seuil dénotent un infléchissement du style de Grisey: les recherches sonores centrées sur les spectres qui régissaient l’essentiel de ses précédents opus laissent place à un authentique cycle vocal touchant à des profondeurs métaphysiques. Selon un entretien rapporté par Philippe Hurel, le compositeur aurait repris à son compte le terme de «post-moderne» pour qualifier son œuvre; mais celle-ci transcende de loin tous les clichés: «J’ai conçu les Quatre chants pour franchir le seuil comme une méditation musicale sur la mort en quatre volets: la mort de l’ange, la mort de la civilisation, la mort de la voix et la mort de l’humanité». La soprano Sophia Burgos s’en est bien appropriée la vocalité singulière avec ces mordants comme grossis à la loupe, ces interjections véhémentes et ses déplorations constellées de silences. L’on perçoit dans sa manière quelque chose de plus douloureux que chez Barbara Hannigan (enregistrement Alpha). Dûment respectée, la disposition des instruments autorise des alliages inouïs entre saxophones et trompette, qui se font face au premier plan, et les percussions du second plan, d’une grande force d’évocation dans la séquence du «déluge».


Soirée mémorable, à laquelle le couvre-feu – «seuil franchi» dans la réglementation sanitaire – confère rétrospectivement une aura toute singulière.


Le site de Sophia Burgos



Jérémie Bigorie

 

 

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