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Défense et illustration de Sigurd

Nancy
Opéra national de Lorraine
10/14/2019 -  et 17 octobre 2019
Ernest Reyer : Sigurd
Peter Wedd (Sigurd), Jean-Sébastien Bou (Gunther), Jérôme Boutillier (Hagen), Nicolas Cavallier (Le Grand Prêtre d’Odin), Catherine Hunold (Brunehild), Camille Schnoor (Hilda), Marie-Ange Todorovitch (Uta), Eric Martin-Bonnet (Le Barde), Olivier Brunel (Rudiger)
Chœur de l’Opéra national de Lorraine, Merion Powell (chef de chœur), Chœur d’Angers Nantes Opéra, Xavier Ribes (chef de chœur), Orchestre de l’Opéra national de Lorraine, Frédéric Chaslin (direction)


(© Philippe Manoli)


Il fallait un certain culot pour monter un opéra tel que le Sigurd d’Ernest Reyer, même en version de concert, pour l’inauguration d’un mandat. Matthieu Dussouillez l’a osé à Nancy, allant jusqu’à décider que le palais Hornecker fêterait son centenaire au jour et à l’heure près, faisant résonner la même musique qu’en 1919.


Pour cela il a fait appel à un chef qui l’a déjà dirigée (à Genève en 2013) et qui est visiblement amoureux de cette musique, Frédéric Chaslin. Il fallait le voir, ce lundi 14 octobre, diriger l’orchestre de l’Opéra national de Lorraine (OnL), sautillant sur son estrade, accompagnant d’amples gestes et de mouvements d’épaules les thèmes, esquissant même parfois un pas de danse... Sans doute l’a-t-on déjà trouvé moins à son aise dans d’autres répertoires, mais ici, confronté à une œuvre qu’il faut défendre, rouvrant bien des coupures, avec sans doute la motivation d’un défi à gagner, il est le vrai maître d’œuvre de la réussite d’un concert fleuve de trois heures et demie. Rarement aura-t-on entendu l’Orchestre de l’OnL dans une si grande forme, les cordes unies et précises, jouant comme un seul homme, et les cuivres, si sollicités et si difficiles à maîtriser totalement sur une telle longueur de temps, parfaits toute la soirée. Les chœurs de l’OnL et d’Angers Nantes, unis pour la circonstance, forment une masse splendide et finement structurée.


Tout cela permet de mettre fin aux malentendus qui entourent l’œuvre depuis trop longtemps. On a accusé Reyer d’imiter Wagner, voire de faire du sous-Wagner, mais la musique de cette œuvre nous a transportés plutôt vers le grand opéra de Berlioz, avec son long souffle et ses équilibres extraordinaires entre les masses chorales et les interventions des solistes, formidablement architecturés, et pour la première fois, la grande limitation des coupures permet de goûter à la veine mélodique du compositeur marseillais, véritable fleuve de thèmes qui nous emportent dans leur enthousiasmants méandres.


Bien sûr, les vers de Blau et Du Locle sont parfois inutilement pompeux, et la similitude des personnages avec ceux du Crépuscule de dieux wagnérien peut faire douter un instant de l’intérêt d’une musique que l’on a cru pompière. Mais l’écoute intégrale n’est pas trompeuse, et ici, au-delà des leitmotive et des solennités de cour médiévale de certaines scènes (on pense à Tannhaüser et Lohengrin parfois), on découvre des portraits fascinants, et un livret assez habile, qui maintient sans cesse l’intérêt par ses chausse-trappes, ses trahisons et ses tragiques méprises dignes des romans courtois.


Marie-Ange Todorovitch incarne la devineresse Uta, mère de la princesse Hilda, avec une hardiesse impressionnante, par l’entremise d’un mezzo cuivré aux ressources de puissance encore très enviables, captivant le public par son incarnation vibrante, même si dans la scène de la mort de sa fille, un peu plus de velours consolateur lui serait nécessaire. Eric Martin-Bonnet incarne le Barde islandais avec diligence, Nicolas Cavallier impressionne dans le court rôle du Grand prêtre. Jérôme Boutillier sera pour beaucoup une révélation dans celui de Hagen, pourtant prévu pour une basse, tant le mordant de sa diction et la justesse de son émission esquissent une âme damnée marquante. Hilda, sœur du roi Gunther, éperdument amoureuse du héros Sigurd, est incarnée par Camille Schnorr, silhouette frêle, dotée d’une voix de soprano lyrique d’une belle ampleur, au timbre rond et lumineux, à la projection intense. Sa diction superlative aux r quasiment non roulés, l’intensité de son jeu et l’équilibre de ses registres permettent à son personnage de vivre intensément un destin qui bascule dans la jalousie aux conséquences funestes. Son frère Gunther est incarné par Jean-Sébastien Bou, élégance faite baryton, à la projection remarquable dans le haut du registre, très investi dans le rôle du roi menteur, qui manipule Sigurd et finit par le faire tuer. Mais le velours délicat de son timbre manque un peu du métal d’un Massard ou d’un Borthayre, nécessaire à l’incarnation du preux cuirassé, qui demande un baryton plus dramatique au grave plus large.


Sigurd échoit au seul non francophone de la distribution, le Britannique Peter Wedd, qui compense par une intensité théâtrale remarquable ce que la voix ne peut donner. Le timbre est mat et un peu gris, ne s’illuminant que dans l’aigu fortissimo, l’émission est assez haute, mixée, un peu nasale, mais sa prononciation française discutable ne lui permet pas d’offrir dans deux grands airs du héros («Le bruit des chants s’éteint» et «Un souvenir poignant») la scansion qui en ferait le sommet de l’ouvrage. C’est Catherine Hunold qui s’impose dès lors comme le centre de l’attention, les duos avec Hilda puis Sigurd à la fin de l’œuvre et surtout la grande scène de déploration de l’acte 4 («O terre, engloutis-moi!») lui offrant un terrain propice au développement d’un rôle grandiose. Impressionnante dans sa robe drapée de soie rouge mat, sans bouger un cil, elle investit d’abord son personnage d’une présence irradiante en silence, puis son chant, loin de l’éclat de javelots attendu d’une walkyrie, se nourrit d’un médium riche et tendre dans la nuance piano majoritairement employée, et le crescendo dramatique jusqu’à la fin de l’opéra prend alors tout son sens. La soprano mentonnaise fait de Brunehild une sœur de Cassandre et Didon, voire d’Alceste, et nous abreuve d’un son mordoré, la voix tendue comme une grand-voile, au souffle infini, à la diction splendide, affrontant crânement l’ambitus crucifiant de l’héroïne sacrifiée qui devant nous s’embrase et nous laisse médusés.


Cette soirée prouve que Sigurd mérite à l’évidence d’être entendu sans être défiguré par les coupures. On espère qu’après les productions de 1993 et 1994 à Montpellier, on le reverra dans une production scénique où un grand ténor francophone épaulera la Brunehild anthologique de Catherine Hunold. Erfurt l’a osé en 2015. Qui le fera en France?



Philippe Manoli

 

 

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