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Sex Machine à Bastille

Paris
Opéra Bastille
04/06/2019 -  et 9, 13*, 16, 19, 22, 25 avril 2019
Dimitri Chostakovitch : Lady Macbeth de Mzensk, opus 29
Ausrinė Stundytė (Katerina Lvovna Ismaïlova), Dmitry Ulyanov (Boris Timofeevitch Ismaïlov), John Daszak (Zinovy Borisovitch Ismaïlov), Pavel Cernoch (Sergueï), Soija Petrovic (Aksinya), Wolfgang Ablinger Sperrhacke (Un balourd miteux), Oksana Volkova (Sonietka), Krzysztof Bączyk (Un pope, Un gardien), Marianne Croux (La bagnarde), Alexander Tsymbalyuk (Le chef de la police, Un vieux bagnard), Andrei Popov (Un maître d’école), Julien Joguet (Le portier, Le policier), Hyun-Jong Roh ; Paolo Bondi, Cyrille Lovigh (contremaîtres), Sava Vemic (Un officier), Jian Hong Zhao (Le meunier), John Bernard (Le cocher), Fernando Velasquez (Un invité ivre), Florent Mbia (Le régisseur)
Chœurs de l’Opéra national de Paris, José Luis Basso (chef des chœurs), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Ingo Metzmacher (direction musicale)
Krzysztof Warlikowski (mise en scène), Malgorzata Szczęsniak (décors, costumes), Felice Ross (lumières), Denis Guéguin (vidéo), Kamil Polak (animation vidéo), Claude Bardouil (chorégraphie), Christian Longchamp (dramaturgie)


(© Bernd Uhlig)


Entre un beau-père tyran lubrique et un mari sexuellement limité, Katerina s’ennuie. Un ouvrier nouvellement embauché la comble et la dompte, l’aidant à se débarrasser du second après qu’elle a empoisonné le premier. Mais le bellâtre Sergueï, alors qu’ils font route vers le bagne, la repousse pour une déportée, qu’elle précipite dans la rivière avec elle. Piotr Kaminski voit là un drame de la « détresse sexuelle ». Krzysztof Warlikowski le rejoint : « […] ce n’est pas une histoire d’amour, c’est une histoire de sexe qui se consume jusqu’au bout. »


Jusqu’à la noyade donc, montrée dès le début à travers une vidéo. Un début chargé de symboles : c’est un abattoir, rempli de carcasses de porcs, qui a fait la fortune du beau-père, la chambre de Katerina ressemble à une cage, qu’on retrouve à la fin, grillagée, pour le convoi de déportés. Un peu plus loin, le mariage des amants criminels se déroule dans une sorte de cirque où se produisent des acrobates : le couple est vêtu de rouge, couleur des rideaux qui suintent de sang. Si le Polonais a pu se disperser, il signe ici une production très concentrée, très narrative, très fidèle à l’histoire – que n’altèrent pas quelques libertés pertinentes, telle la cuisinière Aksinia devenue femme du Chef de la police, qui dénonce les amants. Comme s’il avait atteint une sorte de classicisme, comme si la prolifération de certaines productions laissait place à l’épure. La production n’en est que plus forte. Une des grandes réussites de Warlikowski.


Au centre de tout, l’asservissement sexuel, à la fois subi et consenti, désiré même, qui conduit Katerina sur le chemin du crime – Aksinia, elle, est violée par Sergueï. Loin de balancer son porc, elle est prête à tout pour le conserver. Lecture tragique et grotesque de cet opéra histoire de désir mis à nu et satire sociale où l’on brocarde église et police, à l’image de la musique et du texte – tiré d’une nouvelle de Nicolaï Leskov. On y copule beaucoup et brutalement, l’institution prenant le soin de prévenir que « certaines scènes peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties » ? Cela se voit, depuis des lunes, sur certaines scènes lyriques. Et c’est dans la partition... les bien-pensants du stalinisme eurent tôt fait de dénoncer une scandaleuse pornographie musicale et d’interdire la représentation d’un opéra qui pourtant triomphait partout. Les impudiques, les obscènes glissandos de trombones en disaient beaucoup trop. Cela ne changea pas vraiment après la mort du dictateur : enfin reprise en 1963, Lady Macbeth de Mzensk avait changé de titre et la musique de la première étreinte de Katerina et Sergueï disparut de Katerina Ismaïlova.


Fallait-il insérer, entre le troisième et quatrième acte, le funèbre Largo initial du Huitième Quatuor, construit à partir des initiales musicales de Chostakovitch, dans l’orchestration de Rudolf Barchaï ? Certes « l’action change radicalement de cadre », on passe des noces et de l’arrestation du couple au convoi des déportés. Cette musique de la déréliction, du coup, n’est pas incongrue. Mais l’orchestre et le chœur des forçats, au début de quatrième acte, manquent-ils d’éloquence ? Ils ne nous étreignent pas moins que le Quatuor et cela casse un peu le rythme d’un opéra où tout est si resserré. Mais il fallait bien illustrer la troisième vidéo de la noyade, assez redondante pour le coup...


Musicalement, on est au sommet. Que Pavel Cernoch soit nasal et trompétant constitue presque un atout pour l’odieuse bête de sexe aux allures de cow-boy – on regrette en revanche que le Zinovy de John Daszak ne se différencie pas assez de lui, peut-être pour avoir lui-même été Boris, notamment à Lyon en 2016. Les clés de fa sont superbes : Boris haïssable de Dmitry Ulyanov, beau-père au timbre noir et mordant, Pope ridicule de Krzysztof Bączyk, Vieux Bagnard poignant ou Chef de la police inquiétant d’Alexander Tsymbalyuk. Percée à jour par le Balourd miteux crooner du ténor de caractère Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, la Katerina d’Ausrinė Stundytė est impressionnante. Déjà Lady Macbeth à Lyon, la soprano lituanienne relève le défi d’un rôle aussi difficile que fascinant – comme celui de la Renata de l’Ange de feu de Prokofiev, où elle étonna Lyon, Aix et Zurich. Le timbre un peu rêche est bien celui de l’écorchée vive, impudique et fragile, hystérique et attachante, moins coupable que victime, passant du cri au murmure sans relâcher sa ligne, capable des nuances les plus délicates. Impeccables rôles secondaires également.


Mais c’est peut-être l’orchestre qui marque le plus. On a toujours mesuré l’excellence des musiciens de l’Opéra, mais l’a-t-on jamais entendu sonner ainsi ? Ingo Metzmacher semble pousser chaque pupitre à se dépasser, avec un travail extraordinaire sur les couleurs. Loin de jouer la surenchère expressionniste, quitte à relâcher parfois la tension, il propose une lecture quasi chambriste, où la masse reste d’une étonnante fluidité – sans pour autant éluder les effets les plus suggestifs, tels les glissandos de trombone ou le vacarme de la noce. L’orchestre n’accompagne pas, il chante, passe de la plainte au sarcasme, de l’orgasme à la tendresse, crée à la fin une atmosphère hagarde, blafarde, noyant la steppe dans la brume du désespoir, faisant du quatrième acte un lamento de l’oppression.


Une des plus belles productions, la plus belle peut-être, du mandat de Stéphane Lissner.



Didier van Moere

 

 

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