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Le mythe contre l’opéra

Paris
Opéra Comique
10/12/2018 -  et 14, 16, 18, 20, 22, 24 octobre 2018
Christoph Willibald Gluck : Orphée et Eurydice
Marianne Crebassa (Orphée), Hélène Guilmette (Eurydice), Lea Desandre (Amour), Claire Carpentier, Elodie Chan, Yannis François, Tommy Entresangle, Margherita Mischitelli, Charlotte Siepiora (danseurs/circassiens)
Ensemble Pygmalion, Raphaël Pichon (direction musicale)
Aurélien Bory (mise en scène et décors), Taïcyr Fadel (dramaturge), Pierre Dequivre (décors), Manuela Agnesini (costumes), Arno Veyrat (lumières)


(© Pierre Grosbois)


Prélude à l’année Berlioz, mort il a cent-cinquante ans ? A Favart, Raphaël Pichon a choisi, pour Orphée et Eurydice, la version révisée pour Pauline Viardot, où Orphée devient mezzo – il était castrat à Vienne en 1762, puis ténor à Paris en 1774. Parce qu’elle est fondée sur un retour aux sources – de l’historiquement informé avant l’heure, en quelque sorte. Mais le chef l’a remaniée à son tour, modifiant le début et la fin. L’Ouverture triomphante peut en effet se contester – même si elle se conçoit comme une anticipation du dénouement heureux. Elle fait place ici au Larghetto qui précède, dans le ballet Don Juan, la « Danse des Spectres et des Furies » que Gluck a recyclée à l’acte des enfers. L’artificialité du happy end ne gêne pas moins Raphaël Pichon : il reprend à fin la déploration du début... et supprime le ballet ajouté pour la version française – le tout, du coup, tient en une heure et demie et n’appelle plus d’entracte. Certes, les œuvres, à l’époque, n’étaient pas figées et pouvaient subir des remaniements. Certes, c’est revenir au caractère tragique du mythe antique. Mais c’est aussi tourner le dos à l’esprit des Lumières qu’incarnait l’opéra de Gluck. Heureusement, la qualité de la réalisation nous a conquis.


Ce retour au mythe fonde la mise en scène d’Aurélien Bory qui, plus que sur la psychologie des personnages, joue admirablement sur l’espace. Un immense miroir « renverse la verticalité en profondeur » – ce qu’on appelle le Pepper’s Ghost – et redouble ce qui se passe sur la scène, voire dans la fosse ou dans la salle, faisant du tableau de Corot Orphée ramenant Eurydice des enfers, posé au sol, le décor parfois vacillant de sa production. Tout n’est donc que reflet, comme si le monde des morts n’était que l’écho de celui des vivants – et tel Orphée, le théâtre se retourne. Le metteur en scène résout en l’éludant la question chorégraphique : les choristes remplacent les danseurs, complétés par quelque circassiens. L’Amour chante ainsi en tournant dans un cerceau, comme pour un numéro de magie : le cercle est également au centre de la mise en scène, avec la mort d’Eurydice au début et à la fin. Perpétuel basculement du regard, de celui des personnages ou du nôtre, la production est d’un statisme assumé et habité : elle perpétue l’hiératisme des rituels funèbres, celui aussi, sans doute, de la tragédie grecque, refusant de prendre le parti de l’opéra.


C’est l’orchestre qui l’adopte, avec des instruments que Raphaël Pichon a voulus « préclassiques » là où on aurait attendu ceux de l’époque de Berlioz. Sa direction, en tout cas, trouve des couleurs très suggestives, pour les enfers comme pour les Champs élyséens, tout en tendant les ressorts du drame – mais elle reste impeccablement tenue et structurée, à l’unisson du travail d’Aurélien Bory, même lorsque les Furies se déchaînent. Orchestre ou chœur, l’Ensemble Pygmalion répond parfaitement à son chef. Faut-il regretter que Marianne Crebassa joue si souvent les rôles travestis, elle dont le récital Erato s’intitule d’ailleurs « Oh, Boy ! » ? A entendre son Orphée, cheveux plaqués et costume d’aujourd’hui, pas le moins du monde. Voix magnifique, d’une homogénéité parfaite sur toute la tessiture, avec des graves naturels, la jeune mezzo ressuscite le grand style tragique français, par l’art de la déclamation et la noblesse de la ligne. « J’ai perdu mon Eurydice », tant de fois entendu, est remarquable, de phrasé et d’intensité, alors que « Amour, viens rendre à mon âme », rajouté à la partition de Gluck, brille de tous les feux d’une virtuosité sans faille. Hélène Guilmette incarne une touchante Eurydice, toute en nuances, Lea Desandre un Amour charmant.



Didier van Moere

 

 

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