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Entre Faust et Hoffmann

Paris
Opéra Comique
06/09/2017 -  et 11, 13, 15, 17, 19 juin 2017
Camille Saint-Saëns : Le Timbre d’argent
Raphaëlle Delaunay (Circé/Fiammetta), Edgaras Montvidas (Conrad), Hélène Guilmette (Hélène), Tassis Christoyannis (Spiridion), Yu Shao (Bénédict), Jodie Devos (Rosa), Aina Alegre, Marvin Clech, Romual Kabore, Nina Santes (danseurs)
accentus, Christophe Grapperon (chef de chœur), Les Siècles, François-Xavier Roth (direction musicale)
Guillaume Vincent (mise en scène), James Brandily (décors), Baptiste Klein (création vidéo), Fanny Brouste (costumes), Kelig Le Bars (lumières), Herman Diephuis (chorégraphie), Benoît Dattez (magicien)


R. Delaunay, T. Christoyannis (© Pierre Grosbois)


Un timbre d’argent permet au peintre viennois Conrad de devenir riche. Mais il suffit qu’il le touche pour qu’un être cher meure. Il succombe ou résiste, finissant par briser l’objet fatal. Ce n’était pourtant que le rêve d’un esprit malade : à son réveil, il est guéri. Ainsi se consacrera-t-il à son art et épousera-t-il celle qui l’aime, abandonnant le fantasme de la danseuse FIammetta, une de femmes fatales qui fascinaient l’époque et qu’il peint d’ailleurs sous les traits de la magicienne Circé – rôle dansé, tel celui de la Fenella de La Muette de Portici d’Auber. Un avatar de Faust ? Evidemment. Mais le diable tentateur, son ami Spiridion, a plusieurs visages, métamorphosé en marquis ou en bohémien. On est plus proche, ici en attendant le Rake’s Progress stravinskien, des Contes d’Hoffmann et des délires, tout aussi cathartiques, de l’écrivain tourmenté. Tout cela n’étonnera pas : le livret est de Jules Barbier et Michel Carré...


Le premier opéra de Saint-Saëns connut vicissitudes et remaniements, entre sa création au Théâtre Lyrique en 1877 et sa dernière version, présentée à la Monnaie en 1914. Il est éclectique, voire hétéroclite : le musicien vagabonde entre plusieurs genres et plusieurs registres, multipliant allusions et clins d’œil – d’Offenbach à la valse viennoise, du ballet à l’opéra. Mais lisons Gérard Condé : Le Timbre d’argent est « bien plus qu’un galop d’essai ». Saint-Saëns a l’art, tout en y sacrifiant, de contourner l’académisme. Si bien que, au-delà d’un disparate évident – ou à sa faveur, on verra plutôt dans la partition une sorte d’œuvre ouverte, qui fait éclater les frontières, quitte à ne pas trouver toujours un égal niveau d’inspiration, notamment dans une Ouverture tunnel. Ne nous fions pas trop à la date de création : Saint-Saëns écrit la première version en 1865 et ne s’est pas encore frotté à la scène – l’opéra-comique La Princesse jaune attendra sept ans.


La production de Favart, donnée dans le cadre du festival Bru Zane, ressuscite la révision de 1914. Même si les sonorités des Siècles laissent beaucoup à désirer, entendre François-Xavier Roth après Hervé Niquet dans La Reine de Chypre est une bénédiction. Lui trouve des couleurs et des climats, parvient à faire avancer une musique théâtralement problématique, fait ressortir cette maîtrise des ressources de l’orchestre qui fait de Saint-Saëns un successeur de Berlioz. La distribution rend pleine justice à l’œuvre, malgré quelques failles légères, avec d’abord le Conrad halluciné d’Edgaras Montvidas, émission haute et aisée, un peu gêné dans l’aigu malgré tout et un rien monolithique faute de creuser davantage les mots, affrontant en tout cas crânement un rôle redoutable – il y a des décennies, on eût rêvé d’un Nicolai Gedda. Tassis Christoyannis sidère par sa façon de se glisser dans les peaux du diable et d’épouser les métamorphoses de Spiridion, impayable au troisième acte dans son numéro à la Dario Moreno, toujours stylistiquement exemplaire, accusant néanmoins ici, comme parfois, une tendance à l’engorgement – et manquant sans doute de mordant vocal pour un diable. Hélène Guilmette, dont la voix se développe, a le timbre fruité et le phrasé d’école qu’on attend d’Hélène, sœur d’une Rosa peu gâtée par Saint-Saëns, à qui Jodie Devos donne une jolie consistance. On suivra Yu Shao, parfait ténor d’opéra-comique, non moins familier des canons du style français en Bénédict.


La production de Guillaume Vincent déploie tous les ressorts de l’opéra fantastique, retrouvant les prestiges de l’opéra-féerie, grâce à des moyens techniques sophistiqués ou à des accessoires très simples, comme les rideaux, dont il joue habilement. Les atmosphères doivent aussi beaucoup aux éclairages de Kelig Le Bars. On oscille entre les paillettes de la revue ou du spectacle de magie et la poésie vaporeuse d’un romantisme de la nature, avec, comme chez Saint-Saëns, de multiples clins d’œil – shows télévisés, opéra des gueux... C’est rondement mené, non sans virtuosité, non sans un certain kitsch facétieusement assumé ici ou là – au fait, n’a-t-on pas souvent accolé le terme au compositeur lui-même ? Ainsi la mise en scène colle-t-elle à la musique, celle du ballet s’incarnant dans la Fiammetta/Circé à la présence mystérieuse et fascinante de Raphaëlle Delaunay.


Du Timbre d’argent, on ne connaissait que « Le bonheur est chose légère », grâce à Ninon Vallin, puis à Judith Blegen. L’œuvre entière renaît aujourd’hui de ses cendres : on s’en réjouit. S’il a changé de directeur, l’Opéra-Comique reste fidèle à sa mission.



Didier van Moere

 

 

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