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Redécouverte d’un chef-d’œuvre

Lyon
Opéra
10/11/2016 -  et 13, 15, 17, 19, 21, 23 octobre 2016
Serge Prokofiev : L’Ange de feu, opus 37
Laurent Naouri (Ruprecht), Ausrine Stundyte (Renata), Margarita Nekrasova (L’hôtesse), Mairam Sokolova (Voyante, Mère supérieure), Vasily Efimov (Jakob Glock), Dmitry Golovnin (Agrippa von Nettesheim, Méphistophélès), Taras Shtonda (Faust), Ivan Thirion (Serviteur, L’Aubergiste), Almas Svilpa (Inquisiteur, Heinrich), Paolo Stupenengo (Mathias Weissman), Philippe Maury, Paolo Stupenengo, Kwang Soun Kim (Trois squelettes), Marie-Eve Gouin, Pasale Obrecht (Deux novices), Charles Saillofest, Jean-François Gay, Paul-Henry Vila (Trois voisins), Marie-Eve Gouin, Pascale Obrecht, Sharona Applebaum, Pei Min Yu, Sophie Calmel, Joanna Curelaru (Six nonnes)
Chœurs de l’Opéra de Lyon, Philip White (chef des chœurs), Orchestre de l’Opéra de Lyon, Kazushi Ono (direction musicale)
Benedict Andrews (mise en scène), Tamara Heimbrock (collaboration artistique), Pavel B. Jirack (dramaturgie), Johannes Schütz (décors), Victoria Behr (costumes), Diego Leetz (lumières)


A. Stundyte (© Jean-Pierre Maurin)


Habile, Serge Dorny sait tisser des liens entre ses saisons, patent dans le choix des ouvrages qui les ouvre. Après Dialogues des carmélites de Poulenc en 2013 et les tentations de La Damnation de Faust de Berlioz l’an dernier, L’Ange de feu peut se voir comme une continuation synthétique de ces linéaments dramaturgiques. Mais c’est d’abord la dommageable rareté d’un ouvrage puissant que l’on retient, et dont le matériau a été largement repris par le compositeur dans sa Troisième Symphonie. Au demeurant, l’opéra de Prokofiev a connu un destin houleux – après une création en français lors d’un concert parisien en 1954 au Théâtre des Champs-Elysées, la version originale en russe a dû attendre 1981 à Prague, et 1991 pour arriver en Russie, la même année où la pièce abandonnait le français à Bastille, vingt-sept ans après la première scénique française à l’Opéra Comique en langue vernaculaire – et l’on se peut que saluer l’initiative de la direction lyonnaise de le remettre enfin en lumière, en important de la Komische Oper de Berlin une production de Benedict Andrews (voir ici).


Adapté du roman éponyme de Valéri Brioussov par Prokofiev lui-même, le livret offre une rare densité: l’histoire de Renata, possédée par la vision purificatrice d’un «ange de feu» dont elle cherche à retrouver l’incarnation humaine jusqu’au rituel sacrificiel final, développe plusieurs strates herméneutiques, du fantastique au religieux en passant par le psychanalytique. Si dans ses notes d’intention recueillies par son dramaturge Pavel B. Jirack, le metteur en scène australien suggère une archéologie traumatique des troubles de l’héroïne, il s’attache avant tout à rendre lisible l’intrigue, avec un virtuose sens de l’image auquel le spectateur peut aisément succomber. Les décors de Johannes Schütz y contribuent admirablement, grâce à un plateau rotatif assumant une évolution dynamique de l’argument, à l’instar des chambres démultipliées en même temps que les incarnations de Ruprecht et Renata, au diapason de la narration récapitulative au premier acte, ou encore l’extraordinaire dernier tableau, séance d’exorcisme qui fait chavirer le couvent et la musique avec un magnétisme irrésistible, tandis que l’on ne manquera pas les vertus des cloisons légères et amovibles pour redessiner à vue les changements topographiques, à la manière d’un voyage qui se joue des contraintes spatiales et temporelles. Les lumières réglées par Diego Leetz participent de cette sculpture scénographique du drame, et l’on observera la pertinence des costumes, conçus par Victoria Behr, pour échapper à un inutile enfermement chronologique.


Applaudie au début de l’année dans Lady Macbeth de Mzensk, Ausrine Stundyte livre une Renata hallucinée, qui fait converger l’attention vers sa fièvre mystique: instinct théâtral et endurance vocale ne font qu’un. A juste titre, la performance reçoit un accueil enthousiaste. En Ruprecht, Laurent Naouri affirme une apparence méphistophélique – le souvenir de son Berlioz la saison passée n’a sans doute rien d’anodin – avant de laisser affleurer un amour désespéré, quoique non désintéressé, qui assume quelques anecdotiques stigmates de fatigue. Jouant de doubles signifiants, au-delà des économies de cast, la distribution fait entendre en Mairam Sokolova une Voyante à l’autorité aussi caractérisée que sa Mère supérieure. Doctement mystérieux en Agrippa von Nettesheim, Dmitry Golovnin devient un Méphistophélès roublard et un peu veule à la nasalité bien en situation. Inquisiteur aux allures de revers de Heinrich, Almas Svilpa se révèle un exorciste irradiant. Mentionnons encore Ivan Thirion, serviteur et aubergiste, Taras Shtonda, Faust aux graves débonnaires, l’Hôtesse charnue de Margarita Nekrasova, ainsi que Vasily Efimov en Jakob Glock.


N’oublions pas les chœurs, préparés par Philippe White au volume exigé par la partition. A la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, son directeur musical Kazushi Ono réalise un travail estimable, soucieux de lisibilité, qui ne néglige pas les décibels – sans excès ni faire d’ombre au plateau pour autant – ni l’impact d’une inspiration puissante, quand bien même d’aucuns pourraient attendre un acier sonore plus tranchant: un simple appel à redonner à L’Ange de feu la place qu’il méritait dans le répertoire. Du moins la maison lyonnaise contribue-t-telle à ce que l’on n’espère n’être qu’une étape vers une entière réhabilitation.



Gilles Charlassier

 

 

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