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09/15/2012
Claude Debussy : Préludes (Premier et Second Livres)
Philippe Bianconi (piano)
Enregistré en l’église Notre-Dame du Bon Secours, Paris (février 2012) – 74’38
La Dolce Volta LDV07 (distribué par Harmonia mundi) – Notice de présentation en français, anglais, allemand et japonais





Must de ConcertoNet


Pierre-Laurent Aimard (piano)
Enregistré dans la Salle de musique de La Chaux-de-Fonds (mai 2012) – 79’42
Deutsche Grammophon 4779982 (distribué par Universal) – Notice de présentation en français, anglais et allemand





Deux pianistes français livrent leur vision des Préludes de Claude Debussy (1862-1918), dont on célèbre le cent cinquantième anniversaire: Philippe Bianconi (sur Yamaha CFX et chez La Dolce Volta) et Pierre-Laurent Aimard (sur Steinway et chez Deutsche Grammophon). L’occasion de mesurer le chemin parcouru par cette musique florissante depuis Walter Gieseking.


Dans une conversation avec Alain Cochard (publiée dans le livret), Philippe Bianconi (né en 1960) décrit l’évolution de sa relation avec le compositeur («j’ai peu à peu pris conscience du côté sombre de Debussy [...] j’ai compris que la vision émerveillée qu’a Debussy de la nature, de la lumière, du vent, du mouvement des nuages porte en elle l’angoisse car elle est conscience de la fugacité, de l’impermanence des choses. Tout est fragile, tout passe; et chacun d’entre nous n’est qu’un témoin éphémère de la beauté du monde»). Point n’est besoin de se le faire préciser, à dire vrai, tant cet admirable enregistrement des Préludes respire l’évidence du sublime.


La variété des climats semble infinie sous les doigts du pianiste niçois. Depuis les réalités colorées et musclées des «Danseuses de Delphes» – beaucoup plus anguleuses qu’à l’accoutumée – ou de «Bruyères» – baignée d’une douce chaleur – jusqu’aux architectures en trompe-l’œil de «Canope» («pour moi l’une des plus belles choses de toute la musique; une méditation sur la mort peut-être, sur la vanité très certainement»). Des petites touches ondulées dans «Ondine» et dans «Voiles» – balayées par le vent, se balançant tout aussi délicatement sur «Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir» – aux explosions subtilement dosées de «La Danse de Puck» ou de «Feux d’artifice». La concentration et l’inexorabilité du propos impressionnent plus spécialement dans «La Terrasse des audiences du clair de lune» et dans «Ondine» – aux résonnances magiques et généreuses.


Faisant oublier le défi technique, la personnalité du pianiste s’exprime tant dans les dynamiques – un déroutant «Ce qu’a vu le vent d’ouest» (comme secoué d’une hystérie violente mais toute intérieure), d’attachants mirlitons plutôt que d’«exquises princesses» («Les Fées») – que dans les climats. Ainsi «La Sérénade interrompue» s’écoule-t-elle avec pudeur mais virtuosité. D’une angoisse sourde, «Des pas sur la neige» étouffent au contraire les résonnances et avancent comme mus par une ombre inquiétante – suicidaire presque. Peut-être le sommet de ce disque. Quant à «La Cathédrale engloutie», elle nous parle d’un monde vraiment lointain malgré l’explosion des couleurs. Une tonitruance plus assumée encore dans un viril «Hommage à S. Pickwick Esq. P.P.M.P.C.» ou dans une grisante «Puerta del Vino» – où les forte boivent le calice jusqu’à la lie –, de même que dans «Général Lavine» – ivre de danse et d’excentricité –, ou dans des «Feux d’artifice» – en transe.


Philippe Bianconi transcende ce monde étrange où les «Brouillards» sont figés dans un mystère hiératique, où les «Feuilles mortes» se meuvent inexorablement... Il met dans son interprétation une certaine tempérance aussi, qui change la perspective – la rendant moins immédiate et plus troublante: «Le Vent dans la plaine» est peut-être moins aérien que dans d’autres versions, «Les Collines d’Anacapri» immatérielles et lointaines, «La Fille aux cheveux de lin» et «Minstrels» d’une sérénité froide, d’une raideur volontairement peu séduisante... C’est parce que les Préludes de Bianconi parviennent tout bonnement à conjuguer le yin et le yang.


Pierre-Laurent Aimard (né en 1957) paraît opposer à Philippe Bianconi la rigueur à la souplesse, la sécheresse aux sonorités, la pensée à la passion, la froideur à la tendresse... et du coup l’ennui à l’extase. Il faut d’ailleurs cinq minutes de plus à Aimard pour interpréter ces mêmes Vingt-quatre Préludes – un corpus dont il sait si bien parler... (voir ici). Le pianiste lyonnais nous paraît pourtant s’égarer dans ces «labyrinthes sonores merveilleux», dont il livre sa première interprétation au disque et qu’il décrit comme «une musique que l’on ne peut pas posséder ni contrôler, une musique que l’on ne peut que laisser venir à vous». On a beau chercher à s’en convaincre, la magie debussyste a du mal à se «laisser venir à nous». «Danseuses de Delphes» laisse d’une froideur de marbre, «La Fille aux cheveux de lin» tout comme «Voiles» se déploient sans grâce et s’immobilisent dans l’indifférence, «Minstrels» s’embourbe dans un tempo pesant. Bref, on en vient rapidement à se demander si Pierre-Laurent Aimard ne s’enlise pas quelque peu dans le statisme et l’intellectualisation sans chair.


Ainsi la découpe méthodique des figures rythmiques dans «Feux d’artifice» ou «Le Vent dans la plaine» – passionnant travail rapprochant Debussy de la fin du XXe siècle – brise-t-elle l’évanescence et l’immatériel. De même, regardant vers Messiaen, «Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir»... mais sans langueur ni mystère – éclairés d’une lumière crue. Une crudité qui convient légèrement mieux au Deuxième Livre (dont les dernières pièces éblouissent à défaut d’émouvoir) qu’au Premier. Et pourtant, ainsi révélés, les «Brouillards» peuvent-ils véritablement nous envelopper, les «Feuilles mortes» nous effleurer, «La Terrasse des audiences du clair de lune» nous hypnotiser? Car c’est à une radiographie des Préludes que se livre Pierre-Laurent Aimard. Une radiographie où l’on voit tout... sauf l’essentiel: les mystères de l’ombre, l’inconscience du sommeil, l’enveloppe de la nuit.


Evidemment, l’exécution n’est pas avare en richesse de doigté («Les Collines d’Anacapri», «Général Lavine»), en finesse d’exécution («Des pas sur la neige», «La Cathédrale engloutie»), en subtilité dans l’organisation («Ce qu’a vu le vent d’ouest» – découpé au millimètre, impressionnant de logique) comme dans le rendu sonore («La Danse de Puck», «Les Fées sont d’exquises danseuses», «Ondine»... toutes pétries de résonnances étincelantes). Du grand piano à coup sûr... dont le souvenir, pourtant, s’efface sans nostalgie aucune face au geste de Philippe Bianconi.


Gilles d’Heyres

 

 

 

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