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L’Objet du délit d’A. Jaoui
05/31/2026


L’Objet du délit
Agnès Jaoui (La Comtesse), Daniel Auteuil (Igor), Eye Haïdara (Chérubin), Claire Chust (Mirabelle), Oussama Kheddam (Samir), Lucie Gallo (Clotilde), Vincenzo Amato (Le Comte Almaviva), Agnès Jaoui (réalisatrice)
Film français (2026) – 133’




Tous les milieux ont été frappés par la vague #MeToo, principalement le cinéma, le théâtre, la télévision et la variété mais aussi la politique, dès lors qu’un pouvoir masculin s’y est exercé longtemps sans limite et en toute impunité, les « stars » se considérant intouchables et ayant souvent bénéficié de connivences coupables par peur du scandale. Tous les jours, des informations ou des rumeurs ravageuses nous parviennent à cet égard. On n’y insiste pas.


C’est moins connu mais le monde du classique, celui des conservatoires et celui de l’opéra, n’a pas échappé à la vague. On ne citera pas de noms mais nos lecteurs en ont sans doute en tête. Tel fameux ténor espagnol, tel directeur d’opéra américain renommé, tel brillant chef d’orchestre français, tel autre, suisse, à l’immense carrière, tel autre célèbre professeur de violoncelle, auraient dépassé les bornes. Et c’est sans doute la pointe de l’iceberg, celle qui a fini par se voir et se savoir.


Agnès Jaoui s’est emparée du nouveau contexte et des polémiques qu’il suscite pour son premier film en tant que réalisatrice, sans celui qui fut longtemps son compagnon, Jean‑Pierre Bacri (1951‑2021). Le film a été présenté à Cannes hors compétition. Agnès Jaoui a retenu pour son cadre celui de la préparation des Noces de Figaro de Wolfgang Amadeus Mozart, inspiré de la pièce de Beaumarchais qui traite du même sujet finalement, avec une sorte de va‑et‑vient bienvenu entre l’opéra et la réalité de la scène et l’histoire du film, soulignant ainsi la modernité du premier.


Tout est caricatural, sans excès, mais, comme dans toute caricature, il y a un peu de vrai. Ceux qui écoutent la radio, fréquentent les scènes lyriques et suivent l’actualité musicale le verront. Soit par exemple un journaliste de France Musique ne cessant de parler et de couper la parole à son invitée. Soit un mécène se croyant tout permis au prétexte qu’il finance. Soit un chef qui n’a qu’une crainte, que son nom figure sur une liste d’harceleurs. Soit une metteuse en scène venant du monde de la mode, d’une timidité maladive, et qui ne connaît rien à la musique mais souhaite une mise en scène choc et démonstrative – on a droit ainsi à des phallus sur la scène (on échappe au défilé de nazis, si fréquent sur scène). Soit un ténor italien d’une prétention et d’une goujaterie sans nom (excellent Vincenzo Amato). Soit une mezzo‑soprano, recrutée parce que noire, boule de nerfs ayant le don de tout contester. Soit une cantatrice en plein divorce qui ne peut oublier sa situation personnelle et est en permanence au bord de l’effondrement. Etc. Avec de tels personnages, les tensions au sein de la troupe, que rien n’unit, finissent évidemment par faire tout dérailler et par menacer le spectacle lui‑même. C’est assez drôle tout en traitant de problèmes de fond, avec une position conciliatrice, finalement intenable, de la comtesse Almaviva (Agnès Jaoui) veillant à ne pas détruire de carrières sans fondement et surtout à sauver le spectacle.


La musique est omniprésente. Rareté au cinéma, tout le monde répète et travaille et on voit bien ce qu’implique la complexité de la préparation d’un opéra en plein air, ici dans les carrières de Lacoste, dans le Luberon, balayées par le vent. Agnès Jaoui – contrairement à la metteuse en scène du film, et pas mal de metteurs en scène d’opéra semble‑t‑il, notamment en plein air – connaît la musique et ce que signifie le montage d’un spectacle impliquant de nombreux corps de métier, celui de régisseur n’étant pas le moins important. Et elle a mis en scène Tosca de Giacomo Puccini en 2019, pour Opéra en plein air justement, et L’Uomo femina de Baldassare Galuppi en 2024. En outre, elle a pu être récitante dans Le Songe d’une nuit d’été de Felix Mendelssohn (voir ici). Bref, elle sait de quoi elle parle et ça se remarque.


Les voix chantées sont celles d’Agnès Jaoui elle‑même – elle avait déjà démontré ses talents en la matière sur scène et au disque – et de Julia Beaumier, Eva Zaïcik, Lea Sawyers, Sergio Villega Galvain, Victor Sicard, Nicolas Marie notamment. Plusieurs de ces artistes avaient été repérés par ConcertoNet à l’occasion de concerts. Les doublages sont plutôt bien faits mais les acteurs ont tendance, comme souvent depuis La Flûte enchantée (1975) d’Ingmar Bergman ou le Don Giovanni (1979) de Joseph Losey à faire attention à ne pas déformer leur visage lorsqu’ils sont censés chanter, à cacher l’effort physique. C’est en fait assez irréaliste mais peu importe : on est emballé par ce film choral, indéniablement bien ficelé, où tous les personnages ont à peu près le même poids.


Notons qu’en dehors de la musique de Mozart et des compositions originales du compositeur attitré d’Agnès Jaoui, l’Argentin Fernando Fiszbein, il y a quelques détours par Fauré (Après un rêve), Verdi (La Traviata), Puccini (Tosca), Schubert (Ständchen) ou Gershwin (I got rhythm), les chanteurs n’étant pas enfermés dans leur bulle classique.


Au total, une réussite ; un bon moment de musique et de cinéma.


Stéphane Guy

 

 

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