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Vivaldi et moi de D. Michieletto 04/24/2026 Vivaldi et moi
Tecla Insolia (Cecilia), Michele Riondino (Antonio Vivaldi), Andrea Pennacchi (Gouverneur), Fabrizia Sacchi (Prieure), Hildegard De Stefano (Laura), Cosima Centurioni (Marietta), Federica Girardello (Agnese), Rebecca Antonaci (Caterina), Chiara Sacco (Maddalena), Miko Jarry (Frédéric IV du Danemark), Paolo Rozzi (Gouverneur), Valentina Bellè (Elisabetta Parolin), Stefano Accorsi (Sanfermo)
Ludovica Rampoldi (scénariste), Daria D’Antonio (directrice de la photographie), Maria Rita Barbera, Gaia Calderone (costumes), Walter Fasano (chef monteur), Gaspare De Pascali (chef décorateur), Damiamo Michieletto (réalisatieur)
Film franco-italien (2025) – 110’

Le titre français du film, Vivaldi et moi – le titre original est différent : Primavera (Printemps) – appuyé par l’affiche, est trompeur à deux égards. D’abord, il laisse penser, compte tenu du peu que l’on sait de la vie d’Antonio Vivaldi (1678‑1741), de son rôle dans la direction musicale d’un orphelinat vénitien et de sa fuite à Vienne, qu’on va avoir affaire à une histoire sentimentale, voire sexuelle pour être à la mode, entre le « prêtre roux » et une de ses musiciennes. Les rumeurs concernant les mœurs du compositeur, peu compatibles avec son statut, allaient d’ailleurs bon train à son époque. Ensuite, on pressent naturellement que le film va tourner autour de Vivaldi, que c’est au fond un énième biopic, plus ou moins romancé.
En fait, il n’y a pas d’histoire sentimentale et Vivaldi ne sert que de fond de tableau. La vie du compositeur et ses zones inconnues ne sont guère exploitées. Le film n’a en tout cas rien à voir par exemple avec Antonio Vivaldi, un prince à Venise (2006), réalisé par Jean‑Louis Guillermou, plus biographique. Certes Vivaldi est là, souffreteux, surtout au début et curieusement quasiment plus à la fin, et exempté de messes. Mais le film est avant tout un film féministe. Il se rapproche dans cette mesure de Gloria!, film (2024) de Margherita Vicario, dans un contexte simplement un peu différent, une période à la fois plus glorieuse et antérieure de la vie musicale vénitienne. Il traite avant tout du triste sort des enfants abandonnées dans la Venise du dix‑huitième siècle, de leur éducation corsetée, de leurs mariages forcés, sans que le film ait le temps de montrer que les institutions d’accueil permettaient de sauver des enfants, de les éduquer, et d’éviter infanticides et prostitution. Tout tourne en fait autour de Cecilia, qui a fait partie de ces enfants, a 20 ans désormais, en 1716, et vit cloîtrée sans avoir pris le voile. Le personnage, qui porte le nom de la patronne des musiciens, signant ainsi une vocation, veut en savoir plus sur ses origines, espère être récupérée par sa mère et vise l’excellence au violon, tirée vers le haut par le compositeur. D’un côté, il y a les couleurs froides – les gris de la lagune et des dortoirs, les noirs des gondoles et de la silhouette de leurs passagers qui se découpe à l’horizon, les blancs des coiffes – et, de l’autre, les couleurs chatoyantes des somptueux décors des palais vénitiens comme des vêtements des nobles qui viennent se servir dans une sorte de gynécée et devant lesquels on s’incline car ils ont le pouvoir et l’argent. D’un côté, il y a des musiciennes exceptionnelles, enfermées et surveillées jusqu’à leur sortie d’hospice pour être mariées et, de l’autre, des hommes, plus ou moins libidineux et forcément insensibles à la musique, Vivaldi, couard et assez peu sympathique, se situant entre les deux, ne pensant qu’à la musique et à obtenir des moyens supplémentaires pour ses créations. C’est un peu caricatural et en fait largement prévisible.
Mais le scénario n’est pas que celui d’une maltraitance pénible vue au travers du sort de Cecilia, abandonnée comme tant d’autres à la naissance, recueillie par l’hospice de la Pietà à Venise et surtout surveillée par une prieure cruelle. Le film est une libre adaptation de Stabat Mater, roman publié en 2009 par l’écrivain italien Tiziano Scarpa. L’histoire n’est aussi pas très éloignée de celle qui est narrée par la violoniste et romancière française Léonor de Récondo dans Le Grand Feu (2023, prix Livres & Musiques de Deauville), qui n’est pas orpheline, apprend à la Pietà le violon, devient copiste du maestro Vivaldi, remplit des harmonies et s’élève par la musique, comme un feu. Mais ce qui peut intéresser nos lecteurs et les curieux de l’histoire de la musique a trait au contexte musical vénitien du dix‑huitième siècle. Ici, au‑delà de l’histoire de Cecilia, le film évoque la soif de reconnaissance de Vivaldi, face au prestige d’un autre compositeur, Nicola Porpora, et la concurrence, historique, entre les orphelinats créés par la Sérénissime (hospice de la Pitié, hospice des Mendiants, hospice des Incurables, hospice des saints Jean et Paul) comme le niveau d’excellence musicale obtenu par le premier cité. L’hospice de la Pitié, qui n’abritait que des filles, n’était effectivement pas qu’un orphelinat, une œuvre de charité, mais aussi un formidable conservatoire au point que ses musiciennes finirent par disposer d’un prestige international. Elles jouèrent, comme le montre le film, devant le roi du Danemark, Frédéric IV (en 1708), et le doge, Alvise III Mocenigo, en 1729.
Le réalisateur, né à Venise, est un très actif metteur en scène d’opéras dont le travail a été maintes fois apprécié dans nos colonnes. Mais il ne présente curieusement, dans ce premier film, aucune scène d’opéra alors que Vivaldi en aurait composé quatre‑vingt‑quatorze. Il se concentre sur la période au cours de laquelle Les Quatre Saisons ont été imaginées par Vivaldi bien qu’en fait, elles aient été écrites semble‑t‑il après l’année évoquée dans le film, en 1724. Tout, ou quasiment, se déroule à l’hospice, derrière ses grilles, dans son dortoir ou l’église attenante pour les concerts donnés depuis sa tribune. Cela étant, le réalisateur fait indéniablement montre d’un sens théâtral évident, un grand soin étant apporté par Maria Rita Barbera et Gaia Calderone aux costumes, une batterie de coiffeurs et perruquiers s’étant occupé de ces messieurs, et les musiciennes utilisant bien des instruments anciens et passant beaucoup de temps à recopier à la main les partitions comme il se devait à l’époque, en l’absence de photocopieuses, l’édition musicale étant principalement développée à Amsterdam. Les reconstitutions sont scrupuleuses. Par exemple, sont utilisées des copies des manuscrits de Vivaldi conservées à la Bibliothèque nationale de Turin (dont l’histoire de la redécouverte dans les années 1920 est assez extraordinaire). Pour autant, le film n’est en rien compassé et l’émotion parvient à poindre même si c’est un peu tard, notamment à la fin, tout à fait surprenante.
Comme trop souvent au cinéma, on constate que les musiciennes de l’orchestre ne répètent pas ; elles sont immédiatement au top. Le chef est naturellement sombre et caractériel. Il dirige encore une fois avec de grands gestes peu crédibles (et pas avec le violon dans les mains comme à l’époque, alors que Vivaldi était surtout connu comme violoniste).
Mais la force de la musique est bien illustrée. Elle constitue pour le personnage principal, Cecilia, un espace de liberté, le seul même ; elle est alors moins une passion qu’une bouée de sauvetage. Evidemment, elle est omniprésente dans la bande son. Le film est accompagné par, de Vivaldi, le Concerto « Le Printemps », tiré du recueil des Quatre Saisons, la cantate Nisi Dominus (interprétée par l’Ensemble Matheus avec Philippe Jaroussky) ou le seul oratorio parvenu jusqu’à nous, Juditha Triumphans (par Alessandro de Marchi et l’Academia Montis Regalis) mais, somme toute, de façon marginale. Le concerto original ne s’entend qu’au moment du générique final. L’essentiel provient de l’imagination d’inspiration baroque d’un compositeur venant pourtant du monde musical contemporain, Fabio Massimo Capogrosso (né en 1984). Sa musique, interprétée par l’Orchestre et le Chœur du Théâtre La Fenice, est tout à fait adaptée. Avec celle de Birds, d’après les Quatre Saisons justement, de la compositrice britannique Anna Meredith (née en 1978), elle mêle subtilement musique et chants d’oiseaux, comme pour donner une coloration un peu contemporaine à l’histoire, la nimber de mystère et l’éloigner définitivement du documentaire historique, pour parler de liberté et du printemps aussi, cette saison annonçant la renaissance du personnage principal, Cecilia.
Un film magnifique au total – superbe photographie de Daria D’Antonio – et servi par des acteurs impeccables dans les rôles de Vivaldi, dans son monde, et de Cecilia, qui veut sortir du sien, la musique étant au croisement de leurs destinées. « La musique ne sert à rien mais elle peut tout faire » y dit Vivaldi (reprenant une phrase de Pascal Quignard).
Le site de Fabio Massimo Capogrosso
Stéphane Guy
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