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Nous l’orchestre de P. Béziat 04/24/2026 Nous l’orchestre
Musiciens de l’Orchestre de Paris
Philippe Béziat (réalisation)
Documentaire français (2026) – 90’

On avait beaucoup apprécié le documentaire Pianomania, à la recherche du son parfait (2009) réalisé par Lilian Franck et Robert Cibis et présentant le travail d’un accordeur de pianos, Stefan Knüpfer, comme ses relations parfois teintées d’humour ou d’ironie avec Pierre-Laurent Aimard, Lang Lang, ou encore Alfred Brendel. Ici, c’est le travail des musiciens d’orchestre qui est évoqué au travers d’un autre documentaire, consacré en l’espèce aux membres de l’Orchestre de Paris et signé d’un réalisateur venant du monde du « documentaire-opéra » (Pelléas et Mélisande, 2009, Noces, Stravinsky-Ramuz, 2011 – excellent –, Traviata et nous, 2012, et Indes galantes, 2021).
L’originalité du film tient au fait qu’il ne s’attache pas du tout aux chefs d’orchestre qui dirigent, aux stars planétaires que l’on voit à l’écran : du jeune directeur musical de l’orchestre, Klaus Mäkelä (trente ans), au vétéran suédois Herbert Blomstedt (quatre-vingt-dix-sept ans à l’époque du tournage), en passant par la cheffe originaire de Hong Kong Elim Chan (trente‑sept ans) et par le chef britannique Daniel Harding (cinquante ans). On voit beaucoup le premier – il s’agite pas mal –, un peu moins le deuxième – il ne bouge quasiment pas – et très peu le dernier. Le réalisateur préfère en effet s’attarder sur le ressenti, la concentration et le travail des instrumentistes comme à la préparation méticuleuse des instruments, notamment des anches s’agissant des bois, grâce à de multiples angles de vue et la présence de quatre-vingt-dix micros disséminés au milieu des cent vingt membres de l’orchestre. C’est moins la vie des répétitions, des voyages ou des contraintes de la vie en commun qui sont abordés que le fait que tous sont conscients de faire partie d’un ensemble organique où chacun dépend des autres. Certes on en voit certains quitter leur domicile avec leur instrument sur le dos ou prendre les transports en commun comme n’importe qui se rendant au travail mais ce n’est pas l’essentiel. Les musiciens vivent la musique ; c’est autant leur passion que leur métier. Ils se faufilent entre les flight cases qui encombrent les coulisses et vont prendre leur place sagement dans l’orchestre même pour jouer peu de temps ; ils font partie d’une même équipe ; ils en sont solidaires.
Il n’y a pas de ratés, on n’entend pas de fausses notes, les chefs ne demandent pas de reprendre tel ou tel passage : les musiciens sont tout de suite et tout le temps au top. On ne perçoit aussi aucune lassitude, aucune tension chez les musiciens, et les chefs qui passent (Mäkelä – « Hé ben, il n’est pas venu faire de la figuration, celui-là » – et Blomstedt, qui a tout dans la tête) sont tous admirés. Certes, on devine qu’il doit bien y avoir quelques frictions de temps en temps, notamment au travers de cartons projetés entre quelques scènes et reprenant des propos anonymisés parfois vachards et drôles (« Comment Dieu a‑t‑il pu distribuer du génie à un con pareil ? »). Cependant si « on n’est pas obligés d’être amis [...] on doit être un peu plus que collègues » conclut le premier alto.
C’est qu’il y a des soupapes : la musique de chambre et l’enseignement, juste à côté de la Philharmonie, au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Un des musiciens dit : « Heureusement qu’on fait d’autres trucs par ailleurs .
En dehors de cette évocation, le film nous réserve des moments émouvants comme ce violoniste qui indique avoir été le plus jeune de l’orchestre et qu’il en est désormais le plus âgé, cet autre qui avoue, en commentant devant sa nouvelle voisine une photo conservée dans l’étui de son instrument, que son violon a remplacé son père, ou encore cette figure impressionnante d’André Cazalet qui s’apprête à quitter l’orchestre après tant d’années au pupitre de cor et qui indique qu’il ne jouera « plus jamais dans un orchestre », mots qui prennent une résonnance que l’on perçoit comme terrible après une si brillante carrière, un artiste perfectionniste au point de dire qu’il n’aime pas le son qu’il produit.
Mais des jeunes arrivent et s’apprêtent à prendre le relais. C’est la vie d’un orchestre. Le réalisateur a été autorisé à cet égard à filmer une audition anonyme pour un poste de second violon, devant le directeur musical et quelques musiciens. On avait vu une telle scène dans En fanfare, film réalisé par Emmanuel Courcol et sorti en 2024, mais c’était une fiction. Là, on comprend tous les enjeux d’un recrutement d’orchestre : on ne recrute pas des stars qui chercheront à faire de l’ombre aux collègues et à partir ailleurs dès que possible. On recrute des collègues. L’un des musiciens se souvient d’ailleurs avoir compris rapidement que la carrière de soliste international n’était pas pour lui : sa vie était à l’orchestre. Cela correspond à un certain profil, tout à fait spécifique, celui de musicien d’orchestre.
Le film montre aussi qu’on se moque de la nationalité des uns et des autres. On voit un jeune Portugais débarquer et il est accueilli comme un musicien tout simplement, car la musique n’a pas de frontières.
Evidemment, en dehors des moments où les interprètes commentent leurs prestations ou font part de leur admiration réciproque, la musique est omniprésente. Le réalisateur a retenu des œuvres modernes révélant la somptuosité de l’orchestre. C’est le cas notamment avec Le Mandarin merveilleux de Béla Bartók, Shéhérazade de Nikolaï Rimski‑Korsakov, L’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky, la Huitième Symphonie d’Anton Bruckner ou la Huitième Symphonie de Gustav Mahler. C’est impressionnant ; on est submergé, comme parfois, au cœur de la machine, les musiciens eux‑mêmes. Ils ne saisissent pas nécessairement ce que fait tel autre à quelques mètres mais ils comprennent que le résultat peut être proprement magique grâce à la direction musicale.
Tout est ainsi réuni pour faire découvrir à un plus large public que celui qui fréquente les concerts ce qu’est un orchestre et la puissance qui peut s’en dégager. De quoi faire naître des vocations.
Stéphane Guy
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