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06/14/2026 Bohuslav Martinů : Symphonies n° 1, H. 289 [1], n° 2, H. 295 [2], n° 3, H. 299 [3], n° 4, H. 305 [4], n° 5, H. 310 [5], et n° 6 « Fantaisies symphoniques », H. 343 [6] Bamberger Symphoniker, Jakub Hrůsa (direction)
Enregistré à Bamberg (décembre 2023 [1, 2], octobre 2024 [3], janvier [4], février [5] et octobre [6] 2025) – 175’38
Album de trois disques Deutsche Grammophon 486 7810
Sélectionné par la rédaction

Pas trop tôt ! Si les symphonies de Nielsen et Chostakovitch ont déjà accédé à cet honneur – mais certes pas encore celles de Vaughan Williams –, les six de Bohuslav Martinů (1890‑1959), sans doute l’un des dix corpus les plus essentiels du genre au siècle passé, sont enfin reconnues par la prestigieuse étiquette jaune.
Pour ce qui est d’attendre, le compositeur tchèque a lui‑même tardé encore plus que Brahms (43 ans) pour écrire sa Première (51 ans), mais ce fut pour se lancer dans une série étonnamment concentrée, à raison d’une par an entre 1942 et 1946 sur la côte Est des Etats‑Unis, à chaque fois pour les plus grands chefs et orchestres (Koussevitzky et Boston à deux reprises, Leinsdorf et Cleveland, Ormandy et Philadelphie, Kubelík et la Philharmonie tchèque). Elles portent à des degrés divers les angoisses et les espoirs de ces temps de guerre et d’exil : des mouvements lents (Première, Troisième, Quatrième) témoignant, comme le Mémorial à Lidice, des drames de l’époque, mais aussi la subite éclaircie qui, à l’annonce du débarquement allié en Normandie, vient apaiser le finale de la Troisième ; la joie ou la nostalgie des évocations de sa patrie qu’il ne devait jamais revoir (la Deuxième est même dédiée « à mes concitoyens travailleurs de Cleveland ») ; sans doute aussi les incertitudes, interrogations et angoisses plus intimes (Cinquième).
A la fois plus tardive, plus libre et plus atypique, la Sixième (1951‑1953), au demeurant publiée sous le nom de Fantaisies symphoniques (et conçue comme une « Nouvelle Symphonie fantastique », titre finalement écarté par modestie), eut une gestation plus longue, entre l’Europe et l’Amérique : dédiée à l’ami Charles Munch pour le soixante‑quinzième du Symphonique de Boston, elle marque l’entrée dans la dernière période créatrice de Martinů, plus spirituelle, abstraite et décantée, mais pas moins passionnée, celle des ultimes chefs‑d’œuvre (L’Epopée de Gilgamesh, Les Fresques de Piero della Francesca, Paraboles, La Passion tchèque).
Avant que la firme de Hambourg ne s’intéresse à la question, les intégrales au disque se sont succédées à un rythme régulier, depuis celle de Václav Neumann avec la Philharmonie tchèque (Supraphon, 1976‑1978), demeurant une valeur très sûre quoique desservie par une prise de son confuse qui ne parvient pas à maîtriser la réverbération de la salle Dvorák du Rudolfinum. Malgré l’atout du Symphonique de Bamberg, héritier d’un « Orchestre philharmonique allemand de Prague » et comptant à ses débuts des musiciens expulsés de Tchécoslovaquie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Neeme Järvi ne parvint pas à égaler cette réussite (Bis, 1987‑1988). Tant Guennadi Rojdestvenski et l’Orchestre symphonique du ministère de la culture de l’URSS, aussi passionnants que déroutants (Yedang et Revelation, 1985), que Claus‑Peter Flor et le Symphonique de Berlin, devenu depuis Orchestre du Konzerthaus, plus routiniers, s’étant arrêtés aux deux tiers du chemin (RCA, 1987‑1989), suivirent deux intégrales de moindre intérêt : Bryden Thomson et l’Orchestre national royal d’Ecosse (Chandos, 1989‑1990), puis Arthur Fagen et l’Orchestre symphonique national d’Ukraine (Naxos, 1995). Une énorme déception vint ensuite avec Vladimir Válek et l’Orchestre symphonique de la Radio tchèque, par trop ternes et peu motivés (Supraphon, 2006). Après deux tentatives d’intégrales avortées avec la Philharmonie tchèque, Jirí Bělohlávek parvint heureusement à ses fins avec le Symphonique de la BBC, offrant l’alternative longtemps attendue à Neumann (Onyx, 2009‑2010), ce que ne fut hélas pas la version de Cornelius Meister avec l’Orchestre symphonique de la Radio autrichienne de Vienne (Capriccio, 2011‑2017). Aux côtés de ces intégrales, il faut mentionner en outre de nombreux enregistrements isolés, parmi lesquels ceux, indispensables, de Karel Ancerl dans quatre symphonies, de Karel Sejna (Troisième), de Martin Turnovský (Quatrième) et de Munch (Sixième, par deux fois).
Et voici donc la deuxième intégrale au disque pour le Symphonique de Bamberg, tandis que Jakub Hrůsa (né en 1981), qui en est le Chefdirigent depuis 2016, signe quant à lui sa première intégrale. Nul doute que celui qui est par ailleurs président du Cercle international Martinů depuis 2011 et est probablement le chef qui défend le plus sa musique de par le monde aura à cœur de remettre l’ouvrage sur le métier une fois installé à Prague, où il prendra en 2028 la succession de Semyon Bychkov à la tête de la Philharmonie tchèque.
Sur le papier, l’association est donc idéale, ne serait‑ce le souvenir, par les mêmes, d’un Ma Patrie de Smetana où ils avaient tout pour briller mais qui manquait de souffle (Tudor, 2015‑2016). Aucune déception de cet ordre ici, en revanche, d’abord grâce à une prise de son exceptionnelle, particulièrement bienvenue pour apprécier les talents d’orchestrateur de Martinů. Non seulement on entend absolument tout mais l’équilibre entre les pupitres est idéal, à l’exception d’un piano peut‑être placé un peu trop en avant. La richesse de l’écriture est ainsi magnifiquement mise en valeur grâce à la parfaite définition des différents plans sonores, avec une légère réverbération qui, sans être aussi envahissante que dans les enregistrements de Neumann, contribue à aérer les textures. Cette prise de son n’est pas nécessairement très réaliste, mais elle transfigure l’orchestre qui, individuellement – les solos de basson puis de flûte dans la Troisième –, par pupitres ou en tutti, donne l’impression de se ranger parmi les plus grands.
Mais le son ne demeure pas une fin en soi, d’autant que la manière dont il est conçu est en accord avec la façon dont Hrůsa aborde les œuvres. C’est le Martinů moderniste, néoclassique et motorique, dans sa dimension stravinskienne, qui ressort, au travers d’une direction brillante voire spectaculaire, conquérante et dynamique, contrastée et dramatique (Largo de la Troisième). Le tempo est volontiers allant, à la limite de la précipitation, par exemple dans le Scherzo ou bien dans la coda du finale de la Première, dans l’Andante moderato de la Deuxième ou dans le Largo de la Quatrième, seul l’Allegro poco moderato semblant avoir quelque mal à démarrer.
Alors que les garanties d’« authenticité », tant de l’orchestre que du chef, semblaient on ne peut plus solides, on penche vers quelque chose de plus « américain » – ce qui n’est ni une absurdité ni même un contresens au vu de la genèse de ces partitions et des orchestres auxquels elles furent destinées. Ceux qui apprécient un Martinů plus chaleureux ou plus abrasif, voire plus rustique, pourront retourner aux versions plus anciennes. Mais pour bon nombre d’auditeurs, ce sera la chance, grâce à la notoriété de l’éditeur, de découvrir cette musique dans d’excellentes conditions, nonobstant un petit regret : en organisant mieux la répartition des symphonies sur les trois disques, il y aurait largement eu de quoi y ajouter les trois ultimes triptyques orchestraux (Les Fresques, Paraboles, Estampes) qui se situent dans le prolongement de la Sixième.
Le site de Jakub Hrůsa
Le site de l’Orchestre symphonique de Bamberg
Le site du Cercle international Martinů
Simon Corley
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