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05/16/2026
« Ombres et visions »
Jean-Sébastien Bach : Partita pour violon n° 2 en ré mineur, BWV 1004 : 5. Chaconne – Nun komm, der Heiden Heiland, BWV 639 (arrangements Busoni)
Ferrucio Busoni : Sonatina seconda, BV 259
Franz Schubert : Gretchen am Spinnrade, D. 328 (arrangement Liszt)
Franz Liszt : Etudes d’exécution transcendante, S. 139 : 12. « Chasse‑neige » – Nuages gris, S. 199 – Bagatelle sans tonalité, S. 216a – Années de pèlerinage (Deuxième année : Italie), S. 161 : 7. « Après une lecture du Dante (Fantasia quasi Sonata) »

Nour Ayadi (piano)
Enregistré à la Scala Provence (Avignon (18‑20 mars 2025) – 69’25
Scala Music SMU 025


Must de ConcertoNet





Encore un album-concept ! En ces temps de dématérialisation, les traditionnels disques consacrés à un seul compositeur ont tendance à laisser la place à des albums organisés autour d’un thème choisi par l’interprète, dans un exercice proche de la construction d’un programme de récital. Ce genre de « projet » ne donne pas toujours un résultat convaincant, puisqu’il faut pour cela que la thématique soit véritablement cohérente et réfléchie (à l’inverse de nombreux disques « carte de visite » ou assemblant des pièces dont le seul lien est que l’interprète sait les jouer). Il convient aussi que la réalisation instrumentale et artistique soit à la hauteur des ambitions affichées, écueil auquel se heurtait par exemple le récent disque d’Arielle Beck.


Il en va tout autrement de l’album de Nour Ayadi, dont on comprend, après quelques minutes d’écoute, qu’il se distingue du tout‑venant des parutions pianistiques. L’excellente impression laissée en récital par la jeune pianiste marocaine en 2024 se confirme dès les accords initiaux de la Chaconne de Bach/Busoni, dont l’ampleur sonore, la puissance harmonique et l’architecture grandiose sont dominées avec une maîtrise souveraine. Pris dans un tempo retenu, le choral Nun komm, der Heiden Heiland est lui aussi bien posé et bien différencié dans ses plans sonores, par‑dessus lesquels le chant se déploie avec une longueur de souffle remarquable.


Si la virtuose impressionne en ce début de programme, l’intelligence et la créativité de la musicienne se révèlent dans la suite. Bien loin de n’être qu’une série floue d’« ombres et visions », les œuvres assemblées par Nour Ayadi racontent réellement une histoire. D’abord celle d’un pacte faustien, tant la figure du légendaire docteur s’affirme au fil des épisodes, dans la Sonatine de Busoni d’abord, composée en 1912 à l’ombre de son grand œuvre Doktor Faustus, dans le chant de Marguerite au rouet ensuite, puis enfin dans le parcours lisztien : après la fureur de « Chasse‑neige », le calme lourd de menaces des Nuages gris fait la transition vers l’abstraction de la Bagatelle sans tonalité, dont les chromatismes étranges n’évoquent que lointainement une ultime Mephisto-Waltz. Cheval de bataille de la pianiste, « Après une lecture du Dante » boucle le parcours en renouant avec la flamboyance pianistique de la Chaconne, et nous laisse imaginer un Faust plongé dans les tourments de l’enfer.


Sur un plan moins littéraire et plus musical, le parcours est aussi celui d’un vacillement des structures et des repères établis. La stabilité des œuvres de Bach adaptées par Busoni laisse la place à l’extraordinaire Deuxième Sonatine et à ses permanentes hésitations de thèmes et de tonalités, dont sourd une étrange inquiétude, quelque part entre les audaces de Schönberg et l’occultisme de Scriabine. Les pièces de Liszt poursuivent le voyage vers les paysages désolés et l’abolition tonale des dernières œuvres. Parfaitement assuré par la technique sans failles de Nour Ayadi – on apprécie particulièrement la fluidité des arpèges dans la transcription du lied de Schubert, mais aussi le refus d’une violence exagérée dans les pages les plus virtuoses, où l’ivresse pianistique ne vient jamais brouiller la lisibilité musicale –, ce programme exigeant séduit surtout par sa cohérence et son intelligence, particulièrement manifeste dans les transitions d’une œuvre à l’autre. Ainsi, les accords initiaux de la Sonatine frappent‑ils par leur parenté avec ceux du choral de Bach, avant que le vertige de la tonalité et des harmonies ne viennent jeter le trouble. L’enchaînement est tout aussi convaincant, lorsque le silence mystique qui conclut la pièce de Busoni précède le flot d’arpèges du début de Marguerite au rouet, puis lorsque le trouble où est jetée Marguerite conduit aux trémolos exaltés de « Chasse‑neige ». Paysage désolé et sans couleurs après la tempête, Nuages gris et son fameux accord final suspendu offrent enfin un prologue idéal à la danse bancale de la Bagatelle, puis à la vaste peinture dantesque.


« Cheminement intérieur » et « réflexion musicale sur la fragilité de nos repères esthétiques » selon les mots de Nour Ayadi elle‑même, ce disque marque également l’affirmation d’une grande pianiste et d’une personnalité artistique exceptionnelle, dont on a hâte de découvrir les prochaines explorations.


François Anselmini

 

 

 

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