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05/31/2024
Mademoiselle Duval : Les Génies ou les Caractères de l’amour
Marie Perbost (Lucile, Zaïre, Isménide, Florise), Florie Valiquette (Amour, Zamide, Une Sylphide), Anna Reinhold (La principale Nymphe, Pircaride), Etienne de Bénazé (Léandre), Paco Garcia (Un Indien, Un Sylphe), Guilhem Worms (Zoroastre, Numapire), Matthieu Walendzik (Zerbin, Adolphe), Cécile Achille (L’Africaine, Une Nymphe), Chœur de l’Opéra royal, Lucile de Trémiolles (cheffe de chœur), Ensemble Il Caravaggio, Camille Delaforge (clavecin et direction)
Enregistré dans la salle des Croisades du Château de Versailles (6‑8 mars 2023) – 141’57
Album de deux disques Château de Versailles Spectacles CVS 121 – Notice (en français, anglais et allemand) de Camille Delaforge et Benoît Dratwicki





« Reconnaissons‑le : les Génies est une œuvre oubliée signée de deux auteurs méconnus, qui plus est partiellement incomplète » : reconnaissons‑le également, on a connu incipit plus engageant que cette entrée en matière de l’excellente (comme toujours) notice de Benoît Dratwicki pour nous présenter cette œuvre de Mademoiselle Duval (1718‑1775). Il faut dire néanmoins que tout le monde a allégrement oublié qui elle était, cette fille d’une danseuse à l’Académie royale de musique, également nièce de Marie Antier, alors chanteuse réputée dans la même maison. Chanteuse, claveciniste, compositrice, Mademoiselle Duval (dont on ignore le prénom...) se lance très jeune dans la composition de cet opéra‑ballet, Les Génies, sur un livret de Jacques‑Pierre Fleury, œuvre dédiée au Prince de Carignan qui fut créée le 18 octobre 1736 à l’Académie royale de musique. Succès d’estime (neuf représentations seulement) avant un long oubli, ce n’est finalement qu’à l’occasion du Festival de musique baroque de Sablé‑sur‑Sarthe, fin août 2021, que l’œuvre (représentée avec plusieurs coupures en l’église Notre‑Dame de Sablé) resurgit un peu. Camille Delaforge et son ensemble Il Caravaggio en étaient déjà les interprètes ; moins de deux ans plus tard, en mars 2023, les voici qui récidivent en donnant Les Génies cette fois‑ci dans la salle des Croisades du Château de Versailles, mais dans une version tronquée puisque ne bénéficiant pas de la quatrième entrée. Et nous voici donc face à l’œuvre enfin complète, toujours sous la houlette de Camille Delaforge (les parties manquantes ayant été reconstituées par Benoît Dratwicki) sur un sujet évident, l’amour.


Cet opéra-ballet, constitué par un prologue et quatre entrées (des actes dirions‑nous aujourd’hui), ne connaît pas de véritable unité, si ce n’est donc le thème de l’amour. Chaque entrée correspond à un élément spécifique : l’eau (qui fait donc intervenir les Nymphes afin de peindre l’amour indiscret), la terre (avec les Gnomes qui incarnent l’amour ambitieux, mais sans que la musique se fasse pour autant inquiétante ou particulièrement étrange alors qu’au contraire, elle sait se faire lugubre dans la « Ritournelle » de la première entrée où apparaissent les Nymphes), le feu (avec les Salamandres, qui incarnent l’amour violent) et enfin les Sylphes (qui, cette fois‑ci, cela peut se comprendre, dépeignent l’amour léger). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, et même si peintures et statuaires n’hésitaient pas à illustrer divers monstres et créatures sorties du tréfonds de la Terre, l’ouvrage Les Génies peint en vérité les peuples connus du globe et non quelque bestiaire étrange : les Gnomes se présentent ainsi sous la forme de « divers peuples orientaux » tandis que les Salamandres incarnent « divers peuples d’Afrique » (comme en témoignent aussi bien l’apparition d’une Africaine que le nom de Numapire). Si Céphale et Procris (premier opéra composé par une femme, Elisabeth Jacquet de La Guerre, à avoir jamais eu les honneurs de la scène de l’Académie royale de musique en 1694) était plus fouillé au niveau des caractères, Les Génies cherchent plutôt à peindre les états d’âme amoureux qui vont de la jalousie à la tristesse en passant par le dépit et la colère.


Si cet opéra-ballet est donc finalement assez plaisant, avouons‑le tout de suite : ce n’est tout de même pas le chef‑d’œuvre du siècle !


Comme le souligne Benoît Dratwicki dans la notice d’accompagnement, Mademoiselle Duval ne manquait pas de talent dans les passages purement instrumentaux et dans ceux faisant appel aux chœurs. Ainsi, on se laisse très facilement entraîner par l’« Air pour les Génies » dans le Prologue, par certains passages mettant à l’honneur flûtes et hautbois (les premier et deuxième Menuets du Prologue, qu’on aurait tout de même souhaité plus spirituel, la très belle « Ritournelle » à la scène 4 de la première entrée, d’une grande douceur avec deux flûtes et des cordes d’une grande suavité, ou cette très belle « Sarabande » à la scène 5 de la quatrième entrée, dans laquelle violon solo et flûte notamment nous convient à un climat d’une grande poésie. Très à l’aise dans cette direction orchestrale, Camille Delaforge alterne avec un art consommé des contrastes les mouvements rapides et dansants (formidables « Premier et Deuxième Tambourins » à la scène 4 de la première entrée, musique conquérante dont le côté enjoué rebondit avec l’entrée des hautbois, jouant sur le côté martial des timbales et la virtuosité des cordes et des anches doubles, les sonorités nous faisant très fortement penser à Rameau, mélodie d’ailleurs reprise en conclusion de la troisième entrée), les passages plus martiaux comme cette belle « Marche » (inaugurant la scène 4 de la deuxième entrée) ou certaines pages instrumentales dans lesquelles les notes volettent à qui mieux mieux (on écoutera à ce titre les ravissants « Air pour les Génies » dans le Prologue et air « Chantez dans ce riant bocage » à la scène 4 de la première entrée).


La musique seule est belle mais Mademoiselle Duval a également su, avec talent, allier musique et voix même si tout n’est pas de la première imagination : le travail n’en est pas moins bien fait. L’air de Zoroastre à la scène 2 du Prologue s’instille dans un très beau climat arcadien où les flûtes sont parfaitement mises en valeur, tandis que l’air de Léandre (scène 3 de la première entrée) frappe tant par le chant que par l’accompagnement du basson, quelque peu étonnant mais très réussi (basson que l’on retrouve, aux côtés des deux hautbois, dans l’air « Je n’entends que trop ce langage » à la scène 3 de la deuxième entrée). On écoutera également avec grand plaisir le superbe numéro de l’Africaine en duo avec une flûte virtuose (air de la scène 5 dans la troisième entrée) ou la formidable prestation de Numapire, soutenue par un orchestre très vif (les cordes, les percussions...), dans l’air « Servez les transports de ma rage... » à la fin de la troisième entrée.


Ce dernier passage, qui met particulièrement en valeur le chœur, nous donne l’occasion de souligner, comme on a eu l’occasion de le faire précédemment, combien le Chœur de l’Opéra royal, excellemment préparé par Lucile de Trémiolles, est un acteur de premier plan pour la résurrection de ces Génies.


Côté chanteurs, le bilan s’avère plus contrasté. On l’attendait impatiemment et pourtant, quelle déception que cette prestation de Marie Perbost ! Un chant généralement bien fait mais sans grande caractérisation, handicapé au surplus par une diction très moyenne (l’air de Florise « Je sais accommoder ma chaîne... » dans la dernière scène de la quatrième entrée ou son air lorsqu’elle incarne Zaïre au début de la première scène de la deuxième entrée), interprétation qui s’avère en fin de compte très lisse et relativement passe‑partout. Idem pour Florie Valiquette, dont la voix caverneuse (l’air d’Amour inaugurant la scène 3 du Prologue) nous oblige à suivre avec attention le texte sur le livret, sans lequel on aurait un peu de mal à comprendre le moindre mot. Anna Reinhold est en revanche excellente de bout en bout : qu’elle incarne la principale Nymphe (seule au début de la scène 4 de la première entrée ou dans l’air concluant cette entrée, ou dans le beau duo « Amour viens nous unir » avec Léandre) ou Pricaride, elle convainc par un caractère extrêmement malléable en fonction des personnages incarnés et par un chant d’une justesse exemplaire. Pour conclure sur ce panorama féminin, mention spéciale à l’excellente Africaine de Cécile Achille : une voix à retenir pour l’avenir, à n’en pas douter.


Pour le chant masculin, l’ensemble est d’un meilleur niveau, grâce tout d’abord à Guilhem Worms : quel chanteur, comme cela avait déjà été souligné lors de la représentation des Génies au Festival de Sablé‑sur‑Sarthe ! Aisance vocale, prestance évidente, caractérisation soignée, le jeune baryton‑basse incarne de superbes Zoroastre (d’emblée, l’air « Esprits soumis à mes commandements ») et Numapire (le récit et l’air aux scènes 4 et 5 de la troisième entrée ou, toujours dans la même entrée, l’air « Servez les transports de ma rage ») : son nom est déjà connu, nul doute qu’il est appelé à l’être encore davantage à l’avenir. Etienne de Bénazé incarne un Léandre de haute tenue (scène 1 de la première entrée) grâce à une facilité d’émission, une grande spiritualité dans le chant et une diction parfaite. Dommage que sa prestation ne soit requise que dans cette seule entrée ! Paco Garcia est irréprochable également, qu’il incarne l’Indien (les deux airs concluant la scène 4 de la deuxième entrée où ses aigus et son sens du rythme emportent tout sur leur passage) ou le Sylphe (la scène 2 de la quatrième entrée). Quant à Matthieu Walendzik, il chante les rôles de Zerbin et d’Adolphe avec beaucoup de soin, y mettant un côté juvénile de parfaite circonstance.


Une découverte intéressante donc, à n’en pas douter, qui témoigne à la fois des talents de Camille Delaforge, de son ensemble et de toute une équipe de jeunes chanteurs forts prometteurs, mais aussi qui porte haut la redécouverte d’un répertoire qui ne demande qu’à être défriché. Que de surprises sans doute à venir !

Le site de l’ensemble Il Caravaggio et de Camille Delaforge
Le site de Marie Perbost
Le site de Florie Valiquette
Le site d’Anna Reinhold
Le site d’Étienne de Bénazé
Le site de Guilhem Worms
Le site de Cécile Achille


Sébastien Gauthier

 

 

 

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