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11/14/2012
Rodolphe Kreutzer : La Mort d’Abel

Katia Velletaz (Méala), Yumiko Tanimura (Tirsa), Jennifer Borghi (Eve), Sébastien Droy (Abel), Jean-Sébastien Bou (Caïn), Pierre-Yves Pruvot (Adam), Alain Buet (Anamalech), Chœur de chambre de Namur, Les Agrémens, Guy Van Waas (direction)
Enregistré à la salle philharmonique de Liège (8-14 novembre 2010) – 91’15
Livre de 143 pages et deux disques Ediciones Singulares ES 1008 (distribué par Outhere) – Notice exemplaire avec des textes (français et anglais) d’Alexandre Dratwicki, Étienne Jardin François-Joseph Fétis, Benoît Dratwicki et David Chaillou





Si Rodolphe Kreutzer (1766-1831) est aujourd’hui célèbre, ce n’est pas en raison de ses talents de compositeur mais, bien évidemment, en raison de la dédicace que Ludwig van Beethoven lui adressa lorsqu’il lui dédia explicitement sa Neuvième Sonate pour violon et piano. Il faut dire que Kreutzer s’est effectivement surtout fait connaître, à l’époque, comme étant dès son plus jeune âge un virtuose du violon, instrument pour lequel il écrivit plusieurs concertos et qu’il enseigna au Conservatoire pendant près de trente ans. Il composa également de nombreux opéras (une quarantaine) dont Astianax (1801), Flaminius (1801), Lodoïska ou Aristippe.


Le présent enregistrement ressuscite une tragédie lyrique de 1810, originellement en trois actes (une nouvelle version, datant de 1825, l’a remaniée en deux actes seulement), La Mort d’Abel, qui, en son temps, avait connu un relatif échec en dépit pourtant d’une musique louée de façon assez unanime. Le fait de composer un opéra sur des thèmes bibliques était alors plutôt mal perçu, Napoléon Ier lui-même ayant semble-t-il souhaité que cette œuvre ne fût finalement pas représentée si les répétitions n’avaient pas été aussi avancées. Peu après la création de l’œuvre en deux actes, l’accueil fut tout aussi mitigé, hormis un jeune musicien du nom d’Hector Berlioz qui s’enflamma: «O génie! Je succombe! Je meurs! Les larmes m’étouffent! La Mort d’Abel! Dieux!... Quel infâme public! Il ne sent rien! Que faut-il donc pour l’émouvoir?... O génie! Et que ferai-je, moi, si un jour ma musique peint les passions; on ne me comprendra pas puisqu’ils ne couronnent pas, puisqu’ils ne portent pas en triomphe, qu’ils ne se prosternent pas devant l’auteur de tout ce qui est beau!» écrit-il ainsi à Kreutzer dans une lettre datant vraisemblablement de 1826 (Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868, 1879, p. 64).


Le sujet est connu: Caïn, dévoré par la jalousie, attisé par le Diable (représenté en l’espèce sous les traits d’Anamalech), tue son frère Abel dans un accès de rage. Il finira par se dénoncer et s’enfuira dans les montagnes, laissant un ange annoncer la transfiguration du défunt. Après les opéras composés sur ce même thème notamment par Alessandro Scarlatti et Johann Philipp Förtsch, Rodolphe Kreutzer a donc à son tour écrit une œuvre sur ce sujet, témoignant d’un réel talent pour la mélodie. Dès l’Ouverture, les timbres des Agrémens sonnent de la manière la plus agréable, la douceur des bois (hautbois et flûte notamment) ouvrant rapidement la voie à des accents plus dramatiques où émerge une vive noirceur. En général, la musique est assez classique, tendant en plus d’une occasion vers le registre mozartien (le duo «Unissons-nous pour le rendre sensible» entre Adam et Abel). Mais, et c’est là que réside le charme de l’œuvre tout autant que son intérêt musicologique, le style bascule en plus d’une occasion dans le préromantisme que l’on pourra percevoir dans Léonore de Beethoven, voire, quelques années plus tard, chez Cherubini, Spontini ou même Berlioz. Ainsi, la légèreté des cordes dans le final de l’acte I «O moments pleins de charmes» est magnifique, soutenant il est vrai des voix au diapason les unes des autres: nous y reviendrons. Guy Van Waas dirige chaque note avec une attention méritant tous les éloges et témoignant de ses profondes affinités avec ce type de répertoire, comme il l’avait notamment prouvé dans La Vénitienne de Dauvergne il y a un peu plus d’un an. L’orchestre, évidemment sur instruments d’époque, suscite incontestablement un intérêt de chaque instant par ses couleurs, ses timbres et l’énergie qu’il transmet à l’auditeur.


Ce type d’opéras ne nécessite pas d’agilité vocale comme on peut l’attendre chez Mozart, Rossini voire Cimarosa. Pour autant, la réussite artistique requiert des voix solides, des chanteurs connaissant l’art du théâtre et le sens de la diction. A ce jeu-là, Pierre-Yves Pruvot (qui chante le personnage d’Adam) est le grand vainqueur. Disposant d’une voix chaude et puissante, d’un timbre superbe et d’un sens aguerri de la déclamation (quel air que «Charmant séjour, lieux solitaires» au premier acte, mi dramatique, mi héroïque), il donne là une interprétation tout à fait irréprochable. Il en va de même pour Alain Buet, chanteur que l’on adore pour l’investissement qu’il manifeste dans ces répertoires oubliés ou méconnus. Sachant parfaitement adopter un ton roublard et machiavélique, il est un Anamalech plus vrai que nature, anticipant le grand Faust de Gounod: son air«Va préparer tes dons» (acte I) est un modèle du genre, soutenu par un chœur tout aussi excellent. On signalera également le très beau duo, au début du deuxième acte, avec Caïn, où les voix interviennent avec vaillance sur un registre à la tonalité héroïque fortement marquée.


Etrangement peut-être, les deux héros ne sont pas les mieux servis. Non seulement les airs qui leur sont dévolus ne sont pas parmi les plus intéressants ou les plus beaux mais leurs interprètes ne sont pas particulièrement marquants. Si Sébastien Droy s’en tire honorablement, Jean-Sébastien Bou, dans le rôle de Caïn, s’avère franchement en deçà de ce que l’on est en droit d’attendre. Il pousse trop fréquemment une voix qui, dès qu’elle atteint un certain registre aigu, est à l’évidence vacillante et connaît alors des problèmes récurrents de justesse. En outre, sa prononciation est souvent perfectible: toute l’attention est requise pour comprendre ce qu’il chante dans le passage «Quoi! Toujours ton image est offerte à mes yeux» (acte I). Si elles sont trois à intervenir, les femmes passent au second plan dans l’opéra de Kreutzer: d’ailleurs, la première moitié du second acte ne fait intervenir que des voix masculines. Parmi les trois protagonistes, c’est Katia Velletaz que nous retiendrons en priorité dans le rôle de Méala. Si son air «J’attendais que l’aurore» est agréable, c’est surtout, mais cette fois-ci avec l’ensemble des solistes, dans l’air entraînant «O moments pleins de charme» qu’elle nous enchante.


C’est également ce qui ressort de l’écoute intégrale de cet opéra qui, pont jeté, entre le Gluck finissant et le Berlioz adolescent, comble un vide discographique mais aussi, et c’est là peut-être le plus fondamental, historique dans la longue épopée de l’opéra français.


Le site de Jennifer Borghi
Le site de Pierre-Yves Pruvot
Le site du Chœur de chambre de Namur, de l’ensemble Les Agrémens et de Guy Van Waas


Sébastien Gauthier

 

 

 

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