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07/08/2011
Georges Bizet : Carmen
Stéphanie d’Oustrac (Carmen), Gordon Gietz (Don José), Olga Pasichnyk (Micaëla), Jean-Luc Ballestra (Escamillo), Eduarda Melo (Frasquita), Sarah Jouffroy (Mercédès), Renaud Delaigue (Zuniga), Révis Mengus (Moralès), Loïc Félix (Le Dancaïre), Raphaël Brémard (Le Remendado), Christophe Katandra (Lillas Pastia), Orchestre national de Lille, Chœur de l’Opéra de Lille, Chœur maîtrisien du Conservatoire de Wasquehal, Jean-Claude Casadesus (direction), Jean-François Sivadier (mise en scène), Thomas Grimm (réalisation)
Enregistré à Lille (mai 2010) – 160’
Opéra de Lille 597 501-9. Format : 16/9. Region code : 0 (worldwide)





Cette Carmen, coproduite avec l’Opéra de Caen, avait été très remarquée (voir ici). A juste titre et l’on se réjouit de la parution du DVD. Certes, l’orchestre lillois n’est pas le meilleur de l’Hexagone, le chœur accuse des limites, notamment du côté des dames. Et Jean-Claude Casadesus, personnalité généreuse et attachante, reste un chef d’orchestre moyen. Direction efficace mais laborieuse, voire languissante, notamment dans le crescendo de la Chanson bohème, peinant à retrouver l’esprit de l’opéra-comique, en particulier dans le Quintette, qui réussit toutefois à créer ici ou là des atmosphères, à ne pas être bruyante et satisfait davantage dans les deux derniers actes, assez bien caractérisés. Il n’empêche : l’intérêt de cette production lilloise réside ailleurs.


Dans la Carmen de Stéphanie d’Oustrac, tout d’abord. Voilà longtemps qu’on n’avait pas entendu Bohémienne aussi authentiquement française, par la netteté de l’articulation, la qualité de la déclamation, le refus d’abuser du registre de poitrine et de dessouder la tessiture. La fréquentation du répertoire ancien, sans trop raidir l’émission même si le timbre garde quelque sécheresse, ancre Carmen dans toute une tradition, alors qu’on la rapproche trop souvent d’un vérisme vocal avec lequel elle n’a rien à faire – la ligne reste noble et sobre jusque dans les pages les plus violentes, les Cartes sont parfaites de simplicité raffinée. On oublie vite le Lazuli raté de L’Etoile à Favart. Exemplaire caractérisation également : sauvageonne mais pas vulgaire, indomptable mais sensible, vraie fille de l’amour, fière et irrésistible, inquiétante et mystérieuse, la Carmen de Stéphanie d’Oustrac n’a rien d’une virago, fatale peut-être malgré elle, gardant parfois une sorte de fraîcheur enfantine, autant victime que bourreau de Don José.


Si le Don José brûlant, malheureux et dépassé de Gordon Gietz n’atteint pas le même sommet, il se tire d’affaire avec les honneurs. Sans avoir dans le timbre le sex-appeal d’un Jonas Kaufmann, il s’avère très solide, résiste aux deux derniers actes, parfaitement maître de son émission et de ses registres – la fin de la Fleur est chantée pianissimo. On regrettera seulement que la voix bouge parfois un peu et émette ses aigus trop bas. Sinon, la ligne de chant a de l’élégance, ne s’égare pas dans l’expressionnisme. Et il n’en est pas moins réjouissant d’entendre le ténor canadien prononcer fort correctement le français – une caractéristique de la production, si essentielle pour l’œuvre, a fortiori pour la version originale. Un Don José qui hésite vraiment entre Carmen et une Micaëla vibrante, beaucoup moins naïve que de coutume : garçon manqué, sac au dos, maniant le couteau, pas si ignorante des choses de la vie, qu’Olga Pasichnyk incarne fièrement, d’une voix mûre et bien conduite, a défaut d’un timbre séduisant. Entre le toréador macho et le rocker ténébreux, l’Escamillo de Jean-Luc Ballestra porte beau, homogène et stylé, pas gêné par la tessiture hybride du rôle, un peu vert encore malgré tout, presque un rien timide dans les Couplets, plus assuré ensuite. La qualité de l’ensemble tient tout autant à l’homogénéité des seconds rôles, français pour la plupart, bien chantants et bien campés.


Bien campés : la direction d’acteurs de Jean-François Sivadier, il est vrai, ne laisse rien au hasard dans cette mise en scène à la fois brillante et concentrée, où chacun se trouve si fortement et si justement caractérisé. Sur un plateau quasi nu, dans un décor austère, limité à des rideaux et à des parois de bois, se joue un drame que Nietzsche aurait apprécié, tant Eros s’y dévoile sans fard, avec, dès le début, ces mâles en rut – l’omniprésence des enfants singeant les adultes ne nous laisse guère l’espoir de changement. Victime aussi d’une armée pas moins ridicule que répressive, José descend lentement aux enfers – le premier entracte nous fait assister à sa dégradation, humiliante et presque grotesque. Entre le flamenco et le musical, le metteur en scène jongle en virtuose, n’oubliant pas que l’opéra unit les cruautés de la tragédie et les polissonneries de l’opéra-comique. L’Espagne reste pourtant présente, pas celle des voyageurs amateurs d’exotisme, celle des passions calcinées par le soleil, où, à la fin, on se demande, quand s’ouvre le rideau des arènes sur Escamillo vainqueur, qui a tué Carmen. Les moyens de Bastille, de Covent Garden ou du Met ne suffisent pas à faire une bonne production. Nous aurons beau garder, par exemple, pour Anna Caterina Antonacci et Jonas Kaufmann, le DVD londonien, la vérité de Carmen nous vient de Lille.


Didier van Moere

 

 

 

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